« Il blasphème ! »

(1) Et comme il était entré de nouveau à Capharnaüm quelques jours plus tard, on entendit dire qu’il était à la maison. (2) Et il s’en rassembla beaucoup, de sorte qu’il n’y avait plus de place, même aux abords de la porte. Et il leur adressait la parole. (3) Et en viennent qui lui portent un paralytique soutenu par quatre. (4) Et comme ils ne pouvaient lui présenter à cause de la foule, ils découvrirent le toit là où il était, et après avoir déblayé, ils descendent le grabat où le paralytique était couché. (5) Et, ayant vu leur foi, Jésus dit au paralytique : « Enfant, tes péchés sont remis. » (6) Il y avait là quelques scribes qui étaient assis et qui raisonnaient en leurs coeurs. (7) « Pourquoi celui-ci s’adresse-t-il ainsi ? Il blasphème ! Qui peut remettre des péchés, si ce n’est Dieu seul ? » (8) Et aussitôt, ayant reconnu par son esprit qu’ils raisonnaient ainsi en eux-mêmes, Jésus leur dit : « Pourquoi raisonnez-vous ainsi dans vos coeurs ? (9) Quel est le plus facile, de dire au paralytique : Tes péchés sont remis, ou de dire : Lève-toi, et prends ton grabat et marche ?(10) Eh bien ! pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a pouvoir de remettre les péchés sur la terre, de dire au paralytique : (11), je te le dis, lève-toi, prends ton grabat et va-t-en dans ta maison. (12) Et il se leva, et aussitôt, ayant pris le grabat, il sortit devant tous, de sorte que tous étaient hors d’eux-mêmes et glorifiaient Dieu, en disant : « Jamais nous n’avons vu ça ! »

Marc II, 1-12


On peut déchiffrer ce récit comme une série de variations sur le passage de l’enfermement à la liberté. Comme on va le faire apparaître, ce même motif constitue la structure de l’ensemble du texte et il est aussi l’armature qui donne sa forme aux divers éléments narratifs qui se succèdent.

Et comme il était entré de nouveau à Capharnaüm quelques jours plus tard, on entendit dire qu’il était à la maison. Et il s’en rassembla beaucoup, de sorte qu’il n’y avait plus de place, même aux abords de la porte. Et il leur adressait la Parole.

D’une certaine façon, Jésus, puisque c’est de lui qu’il s’agit, s’est rendu captif d’une ville, de Capharnaüm et, à l’intérieur de cette ville, d’un certain lieu, désigné comme la maison. Tout accès jusqu’à lui est rendu impossible. Il est enfermé, comme par des murs, mais il s’agit en fait d’une multitude de gens. C’est au point que la porte elle-même est comme supprimée. En tout cas, elle ne remplit plus sa fonction, elle ne permet plus d’entrer ni même d’aller et de venir. Cependant, à l’intérieur de cet espace hermétiquement clos, où la communication est impraticable, un certain mouvement, mais tout autre que physique, se produit : il leur adressait la Parole. Ainsi Jésus, certes, est-il retenu mais il est capable de se lier lui-même, et de sa propre initiative, à ceux qui le pressent.

Et viennent des gens qui lui portent un paralytique soutenu par quatre. Et comme ils ne pouvaient lui présenter à cause de la foule, ils découvrirent le toit là où il était, et après avoir déblayé, ils descendent le grabat où le paralytique était couché. Et, ayant vu leur foi, Jésus dit au paralytique : « Enfant, tes péchés sont remis. »

La captivité n’est plus seulement présente du fait de la disposition de l’espace : elle prend corps, au sens le plus strict de l’expression, puisqu’elle est comme incarnée par un paralytique. Celui-ci est à ce point incapable de se déplacer qu’il est dans la dépendance de quatre porteurs, soutenu et transporté par eux. En dépit des obstacles il peut donc bouger, mais non sans aide. Bien plus : voilà que l’espace s’ouvre, mais par le toit, par en haut.

Cette percée est aussitôt interprétée par Jésus. Ce dernier, en effet, n’a pas été seulement spectateur de l’événement : il s’en fait le commentateur. L’impossibilité d’atteindre a été vaincue par une force à laquelle le narrateur donne un nom : il ne s’agit pas d’une énergie physique mais de leur foi, et celle-ci porte aussitôt un fruit, nullement physique lui aussi, puisque Jésus dit au paralytique : « Enfant, tes péchés sont remis.»

Ainsi, tout en demeurant dans un espace saturé de présences qui sont autant d’obstacles, le paralytique et ses porteurs ont ouvert un chemin. Bien plus, la voie dégagée par l’effet de la foi est l’occasion d’une déclaration qui elle-même suppose un changement d’ordre. L’événement survenu dans l’espace et le temps, sans perdre les conditions concrètes de sa production, prend une signification spirituelle et même religieuse. Jésus dit en clair le sens de ce qui vient d’arriver : « Enfant, tes péchés sont remis. » Et, pour déclarer ce sens, il recourt à un langage qui n’est pas sans évoquer la fin d’une oppression, la venue d’une libération, littéralement, d’un élargissement par rapport à des contraintes qui interdisaient tout mouvement. Or, c’est précisément cette liberté atteinte, non pas conquise mais donnée, qui va faire l’objet d’un débat.

Il y avait là quelques scribes qui étaient assis et qui raisonnaient en leurs coeurs. « Pourquoi celui-ci s’adresse-t-il ainsi ? Il blasphème ! Qui peut remettre les péchés, si ce n’est Dieu seul ? » Et aussitôt, ayant reconnu par son esprit qu’ils raisonnaient ainsi en eux-mêmes, Jésus leur dit : pourquoi raisonnez-vous ainsi dans vos coeurs ? »

Pour peu qu’on lise attentivement, on observe qu’un nouvel espace est mentionné, celui de l’intériorité, et qu’il peut constituer une véritable prison. Nous apprenons, en effet, que les quelques scribes qui étaient assis… raisonnaient en leurs coeurs. Or, cette intériorité, conçue comme un lieu fermé, est atteinte et, pour ainsi dire, percée par Jésus, qui pénètre en elle par son esprit et qui demande : pourquoi raisonnez-vous ainsi dans vos coeurs ?

Ainsi donc, en apparence du moins, les scribes tenaient-ils un discours irréprochable quand ils déclaraient : « Pourquoi celui-ci s’adresse-t-il ainsi ? Il blasphème ! Qui peut remettre les péchés, si ce n’est Dieu seul ? » Ils avaient matériellement et même objectivement raison. Il ne leur manquait que d’être entrés eux-mêmes, si l’on peut dire, dans l’événement lui-même. Paradoxalement, ils étaient restés en dehors. Certes, ils n’étaient pas prisonniers. Ils avaient pour eux l’indépendance et la souveraineté de quiconque regarde, observe. Mais, du coup, ils n’avaient rien de commun avec la foi des porteurs à laquelle Jésus avait été sensible et qui lui avait fait dire au paralytique : « Mon enfant, tes péchés sont remis.» Ils étaient dehors, à distance, sans implication dans l’événement. Sans doute. Mais, si dégagés qu’ils fussent de toute contrainte, ils n’avaient pas la liberté de la foi.

En définitive, il s’agit maintenant de décider qui est prisonnier et, surtout, de faire entendre comment on sort de prison. C’est à quoi va s’employer Jésus dans les propos qu’il tient à l’adresse des scribes.

On peut convenir que les péchés, comme la paralysie, immobilisent et, plus généralement même, qu’ils enferment dans l’espace d’une existence qui ne laisse aucune voie d’accès à la liberté. Ainsi est-on renvoyé à la situation initiale, à cet état où il n’était pas même possible d’atteindre jusqu’à l’écoute de la parole, empêché qu’on était de faire le moindre pas. Mais qu’en est-il si cette situation-là se trouve désormais supprimée ? Aussi bien Jésus peut-il évoquer ce qu’on peut convenir de nommer une condition nouvelle d’existence et, plus même, la donner en spectacle.

Quel est le plus facile, de dire au paralytique : Tes péchés sont remis, ou de dire : Lève-toi, et prends ton grabat et marche ? Eh bien ! Pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a pouvoir de remettre les péchés sur la terre, je te le dis, de dire au paralytique, lève-toi, prends ton grabat et va-t-en dans ta maison.

N’être plus dans l’impuissance de marcher, pouvoir désormais porter soi-même le grabat qui servait à ce qu’on soit porté par d’autres, retrouver le chemin qui conduit jusqu’à chez-soi, voilà la situation dans laquelle nous sommes désormais pour peu que nous entrions dans la foi.

Or, la situation est bien singulière. En effet, pour pouvoir la faire nôtre, l’habiter, il faut l’avoir crue possible et la croire devenue réelle. Ainsi non seulement elle ne le devient pas sans que nous y croyions, mais elle n’est vraiment nôtre, nous ne l’habitons, comme on fait d’une maison, que si nous y croyons. Bref, cette situation de liberté se confond avec la foi elle-même. Celle-ci n’est pas seulement le prix à payer pour y atteindre, ce qui permet de se la procurer : elle est aussi, et même d’abord, sa réalisation présente, actuelle, constante.

Aussi bien le récit peut-il se terminer par la description d’une libération et par la mention de sa portée proprement religieuse : dans cette affaire, en effet, il y va d’une action qui ne peut être attribuée qu’à Dieu.

Et il se leva, et aussitôt prenant le grabat, il sortit devant tous, de sorte que tous étaient hors d’eux-mêmes et glorifiaient Dieu en disant : « Jamais nous n’avons vu ça ! »

Il reste que, parvenus au terme de cette narration, nous pouvons mieux comprendre la première déclaration de Jésus et, surtout, pourquoi les scribes, enfermés qu’ils étaient eux- mêmes en leurs coeurs, avaient pu déclarer : « Pourquoi celui-ci s’adresse-t-il ainsi ? Il blasphème ! Qui peut remettre les péchés, si ce n’est Dieu seul ? »

En quoi donc consiste le blasphème ? En quoi, surtout, n’est-il pas pertinent d’en discerner la présence dans l’événement qui est relaté ici ?

Pour répondre à cette question on gagnera à rappeler l’enfermement dans lequel se trouvait pris Jésus au début du récit. Il semblait aller de soi qu’un tel enfermement ne pût être supprimé. Or, c’est pourtant ce qui se produit. Non seulement une communication s’établit entre Jésus et le paralytique mais tout ce qui pouvait, très radicalement, empêcher celle-ci se trouve supprimé par le fait de ces paroles : « Enfant, tes péchés sont remis ».

Il n’est donc pas exclu, tant s’en faut ! qu’une relation d’alliance soit d’elle-même impossible entre Dieu et cet infirme. Mais, du seul fait de l’événement de la rencontre, l’impossible a été détruit. Par conséquent, si la destruction de cette impossibilité est jugée blasphématoire, c’est par suite de la pensée qu’on a du rapport que nous entretenons avec Dieu. Cette pensée peut ignorer la foi. En revanche, pour peu que la foi soit à l’œuvre, pour peu qu’elle soit elle-même crue, si l’on peut dire, alors disparaît jusqu’à la supposition même que le paralytique ne puisse se lever, prendre lui-même son grabat et s’en aller dans sa maison.

Paris, le 6 février 2012
Lecture du septième dimanche ordinaire, année B


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