L’écran et le filet

L’écran et le filet

Derrière les mots, il y a des choses. Derrière les phrases, il y a des histoires de la vie. Sans doute. Car tout texte, par quelque côté, est un document : il renseigne, plus ou moins. Pourtant, les mots et les phrases ne sont pas des écrans, qui intercepteraient ce qu’ils prétendent nous montrer, des toiles, qu’il faudrait crever pour atteindre jusqu’à la réalité qu’elles nous voileraient. Ils ne sont pas davantage des écrans encore, mais sur lesquels cette réalité se projetterait, en sorte qu’on l’y verrait, comme au cinéma. Car lire, ce n’est pas voir. Les mots et les phrases sont plutôt comparables à des filets. Un tissu donc, voilà ce qu’est un texte, mais un tissu qui nous prend dans le réseau de ses mailles. Nous y entrons, nous nous y débattons comme pour nous en libérer, et, pour finir, nous en sortons. Mais dans quel état ? Ainsi donc, si long soit-il, un texte est toujours un passage. Nous n’y restons pas. Nous le traversons. Nous y passons comme sur un pont, pour aller de l’endroit où nous étions, avant de le lire, jusqu’à l’endroit où nous serons quand nous l’aurons lu.

Un texte a toujours trop de sens.

- Et le sens ?

– Le sens est comme un chemin. Signifier, ce serait donc voyager, tendre vers quelque chose, peser de tout son poids pour y atteindre, presque y courir. Lorsque je lis un texte, toujours je me laisse emporter.

– Mais où donc ?

- Partout où il y a, où se font des chemins. Ainsi donc un texte a du sens. Mais il n’a pas un seul sens. Il n’en a même pas plusieurs, voire beaucoup. Car s’il en était ainsi, un jour, quand j’aurais rencontré le dernier d’entre eux, c’en serait fini du texte et de sa lecture, je serais fixé sur le texte, cloué sur lui. Or, fort heureusement pour nous autres, lecteurs, les sens d’un texte ne se comptent pas. Non qu’ils soient innombrables. Mais parce qu’ils ne sont pas de l’ordre de ce qui se peut compter.

- Pourquoi donc ?

- Les sens d’un texte – qui ne sont pourtant jamais quelconques, ni abandonnés à l’arbitraire du lecteur ! -, ne se comptent pas, parce qu’ils se ressentent et, enfin, se nomment. Eprouvés, ils nous font parler. Bref, un texte a du sens. Mais ni un seul ni plusieurs. Un texte, en fait a toujours trop de sens : trop de sens pour nous qui le lisons, et d’abord pour son premier lecteur, celui qui l’a écrit. Voilà l’expérience que nous faisons, sans toujours le savoir, à la lecture d’un texte. Si le sens est un chemin, je ne suis pas devant lui, pour le regarder ou pour le décrire, comme on fait pour un tableau. Je suis en lui, qui me porte, me transporte. Je fais corps avec le texte qui m’emporte : un sens toujours plus fort que ce que j’en saisis, que ce que j’en dis. Il ressemble à une grande gerbe jaillissante, qui me submerge sans m’anéantir.

Les signes, entre la profondeur et la surface.

- Que faites-vous des signes eux-mêmes ? Car, enfin, dans un texte, les mailles du filet sont faites des signes écrits sur la page.

- Je fais le plus grand cas des signes. J’observe notamment que, lorsque je les lis, ils m’entraînent dans deux directions. Car dans un signe, il y a comme deux flèches. L’une s’envole vers le concept, que dit le mot, et, au-delà, vers les choses, que le mot désigne. L’autre flèche me tire vers les autres signes alentour. Puis-je choisir quelle flèche m’emportera plutôt que l’autre ? C’est bien difficile. Il semble que la première gagne, du moins d’abord. Je vais donc d’abord vers le sens, vers tous les sens, qu’a le mot dans le dictionnaire et dans l’usage courant, et aussi vers le monde. Mais, dans le même temps, le signe ne quitte pas la page. Il appartient à la constellation des autres signes racés sur la même page. De ce fait, me voilà dirigé, à partir des mots et des phrases que je lis, vers tous les autres mots et toutes les autres phrases de la page.

- Mais il est insupportable d’être ainsi tiré vers le fond – vers la signification, vers les choses – et, en même temps, de tous côtés, latéralement, vers les autres signes présents sur la surface de la page.

- Oui, c’est éprouvant. Aussi bien suivons-nous souvent seulement notre premier mouvement, celui lui nous coûte le moins de peine. Nous allons directement verse fond plutôt que sur les côtés. Mais nous pouvons aussi nous tourner, et très consciemment – il y faut de l’effort ! – vers les rapports qu’entretiennent les signes entre eux, plutôt que de foncer vers les profondeurs.

- Mais alors nous allons manquer la signification contenue dans les concepts et la réalité des choses !

- Non pas ! Nous allons plutôt découvrir, grâce à cet effort, dans quel rapport la page que nous lisons nous établit avec les concepts et, finalement, avec les choses.

- Mais que reste-t-il du sens en tout cela ?

- Reste le sens lui-même, le sens en tant qu’il est notre trajet, le chemin que nous faisons en parcourant la page. Nous apprenons dans quel… sens nous étions emportés, sans bien le savoir, en passant par tous ces signes.

Le sens : un sillon.

Les signes, sur une page, peuvent être comparés à ces butoirs qui sont répartis sur la surface d’un billard électrique. La bille va de l’un à l’autre, en évite certains, en heurte d’autres, mais aucun d’eux n’est à l’abri de sa rencontre. A chaque contact une lumière apparaît et, parfois, sur un tableau, une image surgit : éclair qui illumine, qui fait voir, puis s’éteint. Ainsi nous allons de signe en signe, d’image en image, de concept en concept. Mais alors nous en oublions le tracé suivi par la bille, le fil que, telle une pelote, elle aurait pu progressivement dérouler dans son parcours. Nous ne retenons que l’étoilement fugitif qui s’est produit. De lui seul nous gardons mémoire. Pourtant, nous avons circulé du regard d’un butoir à l’autre, d’un signe à l’autre. Or ce parcours-là s’est inscrit en nous, aussi réellement que les lueurs successives qui ont frappé notre œil. Mais il nous a été moins sensible.

Lire, ce n’est certes pas perdre le souvenir des illuminations qui nous ont donné des choses à voir, des idées, ces choses encore, mais spirituelles, que l’on voit et qui font voir. Comment le pourrions-nous ? Mais lire, c’est, avant tout, et plus radicalement encore retrouver le trace de l’apparition de ces lumières, les lignes, invisibles, mais qui se peuvent dessiner, que nous avons suivies, comme autant de chemins, pour aller d’un choc de la bille à un autre choc, de la fulguration d’un signe à la fulguration d’un autre signe.

Mais ces chemins ne sont pas lumineux. Ils sont plutôt semblables à des sillons, à des entailles, faites en nous, dans la chair vive de notre esprit, comme sur une terre sensible. Or, pour suivre à nouveau ces routes, qui se sont enfoncées en nous, il sera bon de tempérer l’éclat des signes, d’éviter l’éblouissement que produirait leur plus haute incandescence, bref, de ne retenir, dans la richesse de leur signifiance possible, que leur sens le plus faible. Alors seulement l’apparition des idées ou des choses fera moins obstacle à la perception de cette tranchée, qui s’est creusée en nous, tandis que nous allions d’un signe à l’autre. Commençons par reconnaître cette incision – cette blessure ! – à partir du sens le plus pauvre des signes. Nous pourrons toujours, par la suite, faire briller ces signes de leurs feux les plus étincelants, les charger des significations les plus hautes, que sans doute ils permettent. Nous ne risquerons plus de négliger ce qui mérite, avant tout, d’être recherché : le sens qui s’est frayé un chemin, qui s’est gravé, en allant de butoir en butoir, de signe en signe. Et c’est pour ce sens-là, pour cette route dans notre chair, que nous souhaiterons trouver une expression : nous chercherons les mots pour le dire, des mots à nous, mais qui auront poussé dans la glèbe labourée du texte, et qui viendront s’ajouter a ceux que nous lisons.

Préférer toujours le sens le plus pauvre.

- Mais comment faire pour ne recevoir d’un signe que sa lumière la plus faible ? Comment ne pas chercher toujours à capter, si possible, sa signification la plus intense ?

- Il est, en effet, toujours très difficile de parvenir à une lecture pauvre. On craint qu’elle n’appauvrisse le lecteur, qui souvent n’attend de la lecture qu’un accroissement de son savoir. Une lecture pauvre l’humilie toujours, le rapproche un peu plus de la terre. Mais non pas, comme on pourrait le penser, pour l’y écraser. Car à toucher le sol, le lecteur reprend force. C’est l’envol immédiat qui le déçoit et le trompe, alors que, croit-il, il le comblerait. Si l’on commence par le ciel, on aura tôt fini, on n’aura pas le temps de se donner une histoire. Or nous lisons des textes pour nous donner une histoire.

- Mais alors il faut prendre les signes à la lettre ?

- Très franchement, oui, de peur, sinon, de délirer bien vite, c’est-à-dire de sortir du sillon, de perdre le chemin, de dérailler. La lettre qui tue est celle qui n’a pas commencé à être pour nous comme un dessin à même le sol, celle qui s’élève d’emblée dans les airs. C’est elle qui, nous fait choir aussitôt, tomber des nues, et mourir sans avoir vécu.

Mais si l’on reçoit le mot, la phrase, dans leur primitif et plus simple éclat de sens, on ne risque pas de tomber. On n’est pas ébloui. Les pieds restent sur terre. Si l’on monte – et l’on monte ! – de sens en sens, jamais on ne perd le contact avec le sol. On gravit une montagne. On va vers des sommets très élevés peut-être. Mais, dans l’ascension, on ne dévisse jamais.

- Voulez-vous dire qu’il faudrait toujours s’en tenir d’abord à l’étymologie d’un mot, au sens le plus immédiatement terre-à-terre d’une phrase ?

- Il est bon, en effet, de ne pas négliger cet état premier de la signification. Mais sans lui vouer un culte. Surtout ne pas confondre l’étymologie d’un mot et l’acception élémentaire d’une phrase avec une espèce d’essence intemporelle. On se rappellera que lire, ce n’est pas voir. A vrai dire, le sens le plus pauvre naît, à la lecture, d’une négociation. Il apparaît lorsque la racine du mot, dans la langue, ou la portée de la phrase, correctement comprise selon la syntaxe, s’accordent avec les autres mots, avec les autres phrases, qui sont là, autour d’eux, avec eux, dans le texte que nous lisons. Bref, pour aucun mot, pour aucune phrase, il n’est de sens en soi. Il suit de là que cette plus grande faiblesse de sens, que nous cherchons, ne s’obtient pas si nous sortons du texte, pour aller trouver le sens dans le dictionnaire ou dans la grammaire. Elle n’apparaîtra qu’en situation, par l’effet d’une entente, à percevoir, à faire sentir – donc aussi à inventer de quelque façon entre le signe dans la langue, telle qu’on s’en sert et le signe écrit sur cette page-ci, qui n’est pas le même, sinon matériellement, que s’ il était écrit sur cette page-là.

« Le verbe, ange du mouvement… » (Baudelaire)

Sur une même page tous les signes sont importants et jusqu’à ceux qui marquent la ponctuation. Mais tous ne se valent pas également. Quoi qu’il en soit, nous passons par tous les signes sans exception, quand nous lisons. Mais, évidemment, notre attention ne s’arrête pas sur chacun d’eux pareillement. On peut donc soutenir qu’un lecteur ne sait jamais bien tout ce qu’il fait, tandis qu’il lit. Bien des mouvements, que pourtant il accomplit, lui échappent.

Distinguons donc entre lire et lire vraiment, entre lire sans bien savoir ce que l’on fait et lire en cherchant à reconnaître ce me l’on fait. Alors on pourra suivre une suggestion de Baudelaire, pour qui lire, ce serait faire remonter des ombres du séjour des morts, redonner force à des formes. « La grammaire, l’aride grammaire elle-même, devient quelque chose comme une sorcellerie évocatoire ; les mots ressuscitent, revêtus de chair et d’os, le substantif dans sa majesté substantielle, l’adjectif, vêtement transparent qui l’habille et le colore comme un glacis, et le verbe, ange du mouvement, qui donne le branle à la phrase. »

S’il est un signe qui ne peut rester inaperçu, c’est donc bien le verbe. Car c’est lui qui fait qu’en passant d’un signe à un autre, d’un groupe de mots à un autre groupe de mots, nous bougeons. Sans lui, sans tout ce qui lui ressemble – car bien des substantifs ne tiennent pas en place, et sont des verbes masqués ! -, nous n’avancerions pas.

Ainsi, avec les substantifs, les vrais, nous sommes fixés. Il est, du reste, certains verbes qui, en cela, leur ressemblent. Le mouvement n’est-il pas nul, quand je dis que j’ai quelque chose ou que je suis quelqu’un, ceci ou cela ? Etre, paraître, sembler, devenir : verbes d’état – les bien nommés -, ils stabilisent qui les prononce. En revanche, le moindre verbe d’action, quelle que soit sa signification, « donne le branle à la phrase. Encore que cette impulsion soit ralentie, imparfaite, quand je parle, comme on dit (et ce n’est pas par hasard !) à l’imparfait ; plus nette et précise, si je m’exprime au passé simple ; achevée, quand j’emploie le passé composé, le parfait, le bien nomme encore ; obsédante, étouffante presque, quand je recours au présent ; comme déjà terminée, mais dans l’avenir, si j’use du futur. Et que dire des modes ! Leur multiplicité m’avertit qu’il n’est pas une seule façon de dire que je suis, que j’ai ou que j’agis ; que l’indicatif n’est pas la seule ressource de notre parole ; que nous pouvons aussi charger explicitement le verbe de tout le poids de notre désir, comme c’est le cas lorsque nous parlons au subjonctif, à l’impératif, à l’optatif ou au futur encore, qui souvent dit notre vœu ou notre crainte. Bref on n’en finirait pas de détailler les diverses opérations qui se produisent quand on emploie un verbe. Ne sait-on pas aussi que des verbes, certains verbes, à quelque temps, à quelque mode qu’on les emploie, réalisent ce qu’on dit quand on les prononce, comme il arrive, par exemple, quand on promet, et dans tant d’autres cas !

En somme, lire vraiment, ce sera toujours doubler une première lecture, reconnaître ce que nous avons fait en lisant. Et, pour cela, nous commencerons par repérer la suite enchaînée des poussées – là est bien le sens tout premier du terme d’action ! – qui nous ont propulsés de l’entrée dans un passage jusqu’à sa sortie. Mais des poussées précédées et suivies de stations, d’aires de repos, en chaque substantif, qu’il soit sujet ou complément, lumineux ou terne, selon qu’il est paré d’adjectifs qui sont brillants ou mats.

Les trois temps : entrer, avancer, sortir.

J’entre dans un passage. J’y avance. J’en sors. Ainsi il y a toujours trois temps dans la traversée d’une page. Toutefois, ce qui importe ici, c’est moins le nombre des temps que le nom qu’on leur donne, et leur ordre : l’entrée, puis l’avancée, et enfin la sortie. Dans la série ainsi ordonnée la sortie est symétrique de l’entrée, elle est sa réplique, tandis que l’avancée, elle, est sans correspondant : médiatrice entre l’entrée et la sortie, l’avancée est semblable à un sas, elle filtre ce qui conduit de l’entrée à la sortie.

A considérer une page d’après cette organisation, on peut supposer qu’il y a, quelque part entre l’entrée et la sortie, à l’intérieur de la zone intermédiaire, un lieu, ou plutôt un moment, où l’on n’est déjà plus dans l’orbite de l’entrée, où l’on n’est pas encore dans celle de la sortie : passage dans le passage, gué ou pont, sommet, à partir duquel le chemin descend, pli, instant décisif, couteau, comme dans une balance, point crucial, axe, autour duquel la poussée de l’entrée diminue jusqu’à disparaître pour laisser place à l’aspiration qui entraîne vers la sortie.

Comme on s’en doute, les verbes, ici sont d’un grand secours pour déterminer le moment où le texte bascule. Comment passerait-on, comment avancerait-on sans eux ? Dans l’ensemble des verbes d’une même page on cherchera donc quelle série majeure permet de discerner une première et très englobante organisation de la page tout entière. Pour constituer cette série, on fera en sorte que les trois verbes qui la composent soient aussi parents que possible, non tant par le sens que, d’abord, par la forme (temps, mode, personne et même, pourquoi pas sonorité). Et aussi, toujours dans la mesure du possible, on s’efforcera de trouver, dans l’espace qui sépare chacun d’eux du suivant, d’autres séries verbales, si le texte le permet. L’objectif, certainement impossible à atteindre, serait de saturer la page de telles organisations, toujours plus fines.

Mais le texte sera toujours résistant. Il y aura des restes, inassimilables à cet effort de structuration. Car toute page est originale. Mais son originalité, irréductible, n’apparaît vraiment qu’à la faveur de cette tentative entreprise pour la réduire. Immaîtrisable, la page ne se révèle être telle qu’à celui qui aura voulu la dominer, faire d’elle un chemin sur lequel il pourrait passer aisément.

J’entends l’objection. On pensera, et non sans raison, qu’une page n’a pas été écrite avec le souci de respecter cette ternarité. Sans doute. Mais on observera aussi, et non sans raison encore, qu’il nous serait difficile de la lire vraiment sans nous soumettre à la recherche de cette loi ternaire. En fait, nous l’observions, cette loi en lisant, mais à notre insu. Pourquoi donc ne pas la reconnaître , quand nous voulons comprendre ce que nous faisons en lisant ?

Oui, je dis bien : nous observions cette loi des trois temps, et nous ne le savions pas. Car cette loi n’est pas une loi du texte, qui présiderait à sa genèse ou a sa composition : c’est une loi de la lecture du texte. Certes quand-nous revenons sur une première lecture, nous allons chercher, sur la surface du texte, des ancrages où nous puissions vérifier l’application de cette loi. Mais ne donnons pas dans l’illusion de croire que cette loi serait matériellement inscrite dans le texte. Elle est la pulsation de sa lecture, non pas son anatomie, même si, pour reconnaître cette pulsation, nous recourons à des indices qui sont manifestes dans le texte lui -même. Ainsi donc, les trois temps sont présents mais inaperçus à une première lecture. Ils n’apparaissent qu’à une lecture seconde et c’est pour rendre évidente leur présence que nous en disséminons la figure sur la peau du texte. Mais à vrai dire, la loi ternaire est dans notre lecture, non pas dans le texte ou, si l’on veut, elle est dans le texte, quand celui-ci prend forme dans notre lecture.

En somme, rien n’est plus différent d’un texte que la lecture de ce texte. En effet, un texte est toujours, de quelque façon, une chose, chose composée d’un ensemble de signes, mais chose tout de même. La lecture, elle, est un acte, acte qui embraye sur l’ensemble des signes, sans doute, mais présent comme seul peut l’être un acte. J’entends par là qu’on ne peut la considérer que dans son effectuation, dans le mouvement de son avènement. Avant ce mouvement, la lecture n’est pas, alors que le texte, lui, est là. La lecture naît dans ce mouvement même, et elle cesse quand il se termine. Bref, le texte est toujours un mort. La lecture du texte est toujours un vif. Quand nous lisons, le mort saisit le vif, le vif saisit le mort. Admirable échange !

Rien n’illustre mieux peut-être la différence entre un texte et sa lecture que les questions qu’on soulève à propos des limites qu’il conviendrait de donner à un texte. On voudrait, par exemple, qu’un texte soit formé d’un ensemble d’éléments liés entre eux, et cela afin qu’on puisse parvenir à en faire une lecture qui serait estimée cohérente. Mais on se demande aussitôt : qui donc pourra décider de la cohérence du texte, de son aptitude à permettre une lecture cohérente, avant d’en avoir engagé la lecture ? Manifestement, le texte précède sa lecture, et sa cohérence n’apparaît qu’à la lecture, à la lecture seconde, quand on lit vraiment. Dès lors, il ne peut plus être question de déterminer, sinon arbitrairement, les limites d’un texte qu’on lira. Des limites, il y en aura toujours. Certaines seront suggérées, par la ponctuation, par les blancs entre les alinéas, ou par les séparations entre les divers chapitres d’un même ouvrage. Mais ce ne sont là que des indications. Ainsi, tout texte, quel qu’il soit, peut être soumis à la lecture. C’est en le lisant que nous ferons surgir sa propre cohérence, peut-être déconcertante, et il ne faudra pas s’étonner si cette cohérence diffère quand le texte reçoit des limites différentes. Où l’on peut observer, pour le dire en passant, que nous ne lisons jamais que des fragments !

Succession n’est pas raison.

- Mais quand il parcourt une page, le lecteur ne va pas d’un verbe à l’autre comme sur une route, où les étapes n’ont d’autre rapport entre elles que de se succéder. Car, même quand il s’agit d’un récit – « Je suis venu. J’ai vu. J’ai vaincu. « , écrit César – nous demandons : qu’est-ce que ça veut dire ? Nous cherchons une intelligibilité à toute séquence. La fable la plus décousue appelle une raison.

- Sans doute. La logique intervient toujours dans la lecture. Et toute page nous en suggère une. Ainsi le deuxième moment d’un passage apparaît comme une virtualité, qui était, avec beaucoup d’autres, impliquée dans le premier et que vient conclure le troisième moment. Ou bien, autre cas de figure, dès le deuxième moment, une opposition est marquée par rapport au premier, comme si on allait en finir aussitôt avec 1′action initiale, et c’est le troisième moment alors qui est la suite ultime de ce moment de contradiction. Voilà, en somme, à quelle pauvre logique nous réduisons les séquences les plus subtiles !

- Ainsi donc le texte qu’on lit, quel qu’il soit, est toujours plus opulent que le raisonnement qu’on tente d’en dégager ?

- Mais oui, bien sûr ! Mais comment s’empêcher de chercher à en dégager un raisonnement? Nous voulons comprendre ! A tout texte nous cherchons des raisons, comme on dit familièrement, comme s’il était quelqu’un avec qui nous avons une explication. Revenons donc à notre série ternaire, et à notre exemple. La seule ressource qui nous reste est de discuter – et on pourra le faire interminablement ! – sur la valeur du deuxième moment. Si César a vu, est-ce parce qu’il est venu ? On peut d’abord le penser. Mais n’aurait-il pas pu venir sans voir ? Sans doute. Et ainsi son coup d’œil apparaît moins comme une suite de sa venue que comme un fait inattendu, d’un autre ordre que sa venue, qui s’y opposerait presque ou qui la rend indifférente. Quant à sa victoire, elle serait alors une conséquence de son coup d’œil. Mais on pourra aussi argumenter tout autrement, revenir à la première hypothèse. Dans ce cas, c’est la victoire qui est d’un autre ordre et que la venue de César et que son coup d’œil. Ainsi, même dans une série, en apparence toute simple, la liaison des raisons est fort complexe.

- Mais n’est-il pas possible de s’entendre sur un certain parcours logique ?

- Assurément. Il s’agit bien, comme vous dites, de s’entendre, de convenir entre nous que ce parcours-ci est plus vraisemblable, plus plausible que celui-là, ou inversement. Ici, en tout cas, nous éprouvons sensiblement que tout texte nous échappe, qu’il a effectivement trop de sens, et que sa lecture est une négociation qui se termine par un pacte, toujours provisoire, entre nous, ses lecteurs. Car il est toujours possible, texte à l’appui, de s’arrêter sur une autre logique, si l’on fait un examen plus approfondi des rapports qui lient entre eux les divers moments. Tous les moments ! Pas seulement ceux que l’on a repérés pour constituer l’organisation d’ensemble, la série majeure et englobante, mais aussi ceux qui dessinent les suites intermédiaires. On cherchera alors, pour n’être pas en reste de rationalisation ! si une même figure logique n’est pas présente partout, à tous les niveaux, comme si un même dessin était partout le même dans l’ensemble de cette tapisserie qu’est le texte.

- Parviendra-t-on à nommer cette figure, à caractériser par un terme chacun des trois moments qui la composent ?

- On s’y efforcera. On y parviendra même, mais, reconnaissons-le, plus comme des bricoleurs que comme des ingénieurs. Car il ne faudra pas être trop exigeant sur la dénomination de chacun des termes, de l’entrée, du passage lui-même et de la sortie. Il faut (toujours cette même exigence de rationalisation !) que cette dénomination puisse convenir à toutes les séries qui sont dans le texte, mais qui s’y rencontrent avec des investissements de signification chaque fois différents, comme si elles étaient tissées chacune de laines de différentes couleurs. Car un texte n’est pas une formule mathématique. C’est toujours un ensemble de fonctions incarnées dans une langue naturelle.

La lettre sur la page et dans la chair

- Il semble tout de même que vous souhaitez enlever au texte le plus possible de sa chair sensible, pour qu’il ne soit plus qu’un réseau de relations pures, aussi vide que possible de toute matière humaine, délesté de couleurs et de sang.

- Oui, d’une certaine façon. Mais, comme je l’ai dit, nous n’arriverons jamais jusqu’à cette abstraction. Un texte répugne invinciblement à la réduction logique, et c’est heureux !

- Mais alors pourquoi tendez-vous vers cette excarnation impossible ?

- Si je tends vers cette excarnation impossible, et heureusement impossible, c’est parce que le texte est toujours déjà tellement rempli de chair et de sang qu’il faut l’en dépouiller, en quelque sorte, afin que nous puissions y entrer, à nous ses lecteurs, avec notre chair et notre sang, avec notre vie à nous. Si nous ne vidons pas le texte, il nous reste fermé, comme un conduit bouché. Tout au plus pouvons-nous le regarder, le contempler même. Mais nous ne sommes pas pris en lui, comme nous pouvons l’être dans un filet. Il n’y a plus de place pour un lecteur dans un texte obstrué, bourré de significations. Pour entrer en lui, je dois l’épurer, le réduire à ses lignes, pour qu’il ne reste de lui que ses mailles. Alors avec mon corps, mon âme et mon histoire, je pourrai m’y laisser prendre. Et les significations dont il est plein pourront venir : elles saisiront ma vie !

Pour me faire mieux entendre, je vais recourir à un épisode de l’Evangile selon saint Luc. Sur le chemin d’Emmaüs, les Ecritures étaient closes pour les deux disciples. Ils les lisaient remplies. Or leur compagnon de route s’emploie. à en dégager le dessein, à les désencombrer – bref, à les ouvrir, comme ils ne tarderont pas à se le dire l’un à l’autre, quand il sera parti . Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, quand il nous parlait en chemin, quand il nous ouvrait les Ecritures. » (Luc. 24, 32)

- Si je vous entends bien, on ne pourrait habiter un passage qu’en travaillant sur son contenu, en faisant de lui un chantier. On ne pourrait être l’hôte du sens qu’il nous offre, de la direction qu’il nous imprime, qu’en devenant attentif au jeu, varié à l’extrême, que poursuivent entre eux, à sa surface, les significations des mots et des phrases.

- Oui, vous m’avez fort bien entendu. Il ne s’agit pas de mépriser la lettre, cette surface pour estimer seulement l’esprit, cette profondeur. Il faut plutôt, inlassablement, circuler à la surface du texte. Car lire vraiment, c’est toujours lire la lettre a la lettre, et ainsi – là est le prodige de la lecture littérale ! – accueillir l’esprit de la lettre. Entendons-nous bien. Alors nous vidons la lettre de l’esprit qui n’était nulle part ailleurs qu’en elle et, dans le même temps, nous faisons passer jusqu’à nous ce même esprit, pour qu’il donne une âme nouvelle, à chaque lecture, au corps, toujours bien réel, des lecteurs que nous sommes. Car en définitive, ce qui est écrit doit toujours se remplir, s’accomplir de nous autres, lecteurs. Pourquoi, en ouvrant un texte par la lecture de sa lettre – et que pourrions-nous lire d’autre que sa lettre ? – pourquoi ne pourrions-nous pas recevoir de son esprit, et donc désirer marcher selon cet esprit, maintenant gravé, mais en lettre de feu, sur notre chair ? « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant… » Et si ce miracle était commun, s’il ne se produisait pas seulement à la lecture de l’écriture qu’on appelle sainte…

La lecture : entre deux réels

- A vous suivre il me semble qu’il y a deux réels. Il y a le réel du texte, celui qu’il contient, qui est en lui, mais aussi hors de lui, puisqu’il y renvoie, celui qu’il livre, en le transposant en écrit : le réel de l’histoire., de la vie, des choses, le référent brut mais changé déjà en signification dans le texte et par lui. Mais il y a aussi le réel du lecteur, celui que nous éprouvons, nous qui lisons, avant de lire et en lisant : le réel de notre histoire et de notre vie, lui aussi déjà transposé à notre insu en texte intérieur à nous-mêmes, en signification, un réel qui nous affecte toujours plus que ce que nous pouvons en percevoir.

- J’accepte volontiers votre distinction. Parlons donc désormais du réel du texte et du réel du lecteur, ou des lecteurs, au sens que vous venez de dire.

Ces deux réels sont bien différents l’un de l’autre. Ils se ressemblent pourtant en ceci : chacun est plein. De quoi ? Disons : de vécu. Ici et là en effet, se rencontre, à satiété, tout ce que peut capter une sensibilité, une intelligence, une culture : des états affectifs, des savoirs plus ou moins élaborés, des désirs, des souvenirs… Et tout cela est en vrac ou en ordre. Tout cela est conscient ou inconscient. Mais la ruse du savoir consiste à nous faire croire que la conscience que nous en avons marque notre maîtrise sur ce plein de réel ou, en tout cas, réduit la part de ce qui échappe à la connaissance claire. En fait, dans le texte comme chez les lecteurs, le réel est un abîme inconnu. Que nous puissions ou pensions l’identifier en partie ne le limite pas à ce que nous connaissons. Dans les deux cas, le réel est plutôt ce par quoi le texte et ses lecteurs sont chacun dépassés. Ils croient trouver en lui un appui. En vérité, ici et là, le réel déborde !

- Mais alors le texte, d’un côté, l’effort de lecture, de l’autre, seraient comme des barrages dressés contre les assauts du réel ?

- Oui, très exactement. Entre ces deux réels, il y a le texte, lu, et la lecture du texte ou, mieux la rencontre du texte avec le lecteur, dans la lecture du texte. Car comme Péguy aimait à le répéter dans Clio, « la lecture est l’acte commun, l’opération commune du lisant et du lu, de l’auteur et du lecteur, de l’œuvre et du lecteur, du texte et du lecteur. » Ainsi entendue, la lecture est le moment où les deux réels, affrontés, en viennent à un apaisement, à une concorde. Car la page, quand elle est lue, a l’effet d’un pacte : pacification, peut-être provisoire mais effective, entre deux violences, entre deux réels tumultueux. La lecture est leur liaison, fragile, souvent rompue, mais interminablement reconstituée.

- La lecture serait donc une opération spirituelle, une action d’esprit, qui permet à deux corps charnels, insondables, de s’unir, même fugitivement, en se communiquant l’un à l’autre ce qu’ils peuvent de leurs réalités inépuisables .

- Si vous voulez. En tout cas, dans cette opération, c’est le réel du texte qui, si l’on peut dire, fait les premiers pas vers la paix. Car il se présente en ordre, selon un certain ordre. Pas toujours limpide, sans doute. Car, même dans un récit tout n’est pas aligné au cordeau. Il y a bien des incohérences. Mais, enfin, comme je vous l’ai fait observer, un texte commence, continue, s’achève. Les mots et les phrases s’y suivent. La voilà la première esquisse de raison ! La succession des signes et des ensembles de signes, si désordonnée qu’elle soit, est comme une ébauche timide de cette rationalité que le lecteur imposera en cherchant – et en trouvant toujours de quelque façon – ce que le texte qu’il lit veut dire.

Car lui le lecteur, vient au texte avec de bien étranges dispositions. Sans doute a-t-il mis de l’ordre déjà dans tout ce qui l’agite, son ordre à lui, fou peut-être, mais qui se tient. Cependant, en chacun de nous, il y a un tel empilement d’ordres, ou de désordres – comme on voudra ! – que nous ressentons comme une perte de notre prétendue richesse intérieure de devoir, à chaque nouvelle lecture, nous harmoniser, c’est-à-dire nous entendre, avec l’ordre du texte, avec celui que nous y mettons, tant nos arrangements préalables s’en trouvent malmenés !

- Toute lecture serait donc, pour le lecteur, comme un sacrifice ?

- Assurément. Mais un sacrifice d’alliance ! Car nous ne pourrons pas nous accorder avec la poussée de réel qui est contenue par le texte sans perdre quelque chose de nous-mêmes. Heureuse perte ! Perte qui est la condition d’un pacte, d’une paix. Perte qui est la rançon a payer pour un accueil. Nulle tristesse donc dans ce sacrifice, puisque notre réel y gagne de s’unir a un autre, de l’accueillir et d’en être reçu, autant que c’est possible. En somme, la lecture lie.

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