Le combat que nous menons est le fruit d’une victoire acquise

Sur Luc XI, 14-26


Le muet n’est pas maître dans sa propre maison. Sa demeure a été envahie. Un autre que lui a pris sa place, l’a réduit au silence, en ne lui laissant que la disposition des lieux. Il est captif chez lui, puisqu’il ne peut pas entrer en communication avec les autres. Son accès à la parole est donc une libération. Celle-ci surprend – et les foules furent dans l’admiration – sans doute parce que son état semblait irréparable à tous.

Il est donc important de chercher la cause de cette libération. Est-ce que l’occupant a trouvé quelqu’un qui lui ressemble, qui est de la même espèce que lui, mais plus fort que lui ? Ou bien, à l’origine de la délivrance, n’y aurait-il pas une intervention d’un tout autre ordre, une force encore, si l’on veut, mais qui n’a rien de commun avec celle qui maintenait liée la langue du muet ?

Il nous faut nous interroger sur ce que c’est que la force.

La force, comme on peut l’observer dans le cas d’un royaume, est le principe qui assure une cohésion, ce qui empêche un ensemble de se dissoudre. Tout royaume divisé contre lui-même est dévasté et maison sur maison tombe. La force, c’est, ici, ce qui unit. Il n’est donc pas possible qu’une force donnée se retourne contre elle-même ou, alors, elle ruine ce qui ne tenait que par elle. Si, cependant, elle paraît s’exercer pour délier, c’est en vérité pour instaurer une liaison encore, mais une liaison qui, cette fois, écartera définitivement tout retour à une situation de captivité. Cette force-là, si l’on consent à lui conserver ce nom, ne se déploie que pour libérer et pour instaurer fermement un régime de paix dans la liberté.

Or, cette force-là est bien singulière. Il n’est rien qui l’égale. Aussi la libération dans la paix, si elle a lieu, est-elle toujours plénière. Mais, pour autant, son règne n’est pas sans histoire ni, surtout, extérieur à l’histoire. Son triomphe y déclenche une offensive de l’adversaire qu’elle a vaincu. Celui-ci, jouant sans cesse son va-tout, se dépense en portant son énergie à sa plus haute puissance. L’occupant, une fois chassé mais non anéanti, tente de l’emporter à son tour, comme s’il disposait de moyens supérieurs à ceux qui ont été dépensés pour le mettre dehors.

Ainsi donc, de façon paradoxale, la victoire de l’union et de la paix, pourtant définitivement acquise, inaugure-t-elle le temps d’un combat qui n’en finit pas. C’est au point que l’état de servitude auquel on parvient chaque fois est sans cesse plus dur que le précédent qu’on avait quitté. On dirait que le temps, en passant, permet à l’occupant, quand celui-ci revient, d’accroître contre nous sa violence.

Mais, demandera-t-on, s’il en est ainsi, n’est-ce point que la victoire n’était pas si complète qu’on le prétendait ? En fait, peut-on échapper tout à fait au retour à la servitude ? Ne sommes-nous pas toujours, quoi qu’il paraisse, victimes d’une force qui nous possède ?

Assurément, la répétition constante du succès de l’occupant représente une véritable épreuve. Déjà, dès le début, la délivrance n’a-t-elle pas été ressentie par certains comme douteuse ? Ils attendaient qu’une confirmation en fût donnée. D’autres, l’éprouvant, cherchaient de lui un signe sorti du ciel. Nous pouvons, en effet, toujours supposer que la victoire finale n’a pas été remportée, puisque nous sommes sans cesse exposés à l’agression et à l’humiliation de la défaite. Le prolongement ininterrompu de la guerre n’est-il pas le signe que la liberté et l’union dans la paix ne sont qu’illusions ?

De fait, nous ne pouvons penser le contraire qu’en croyant, hors de toute évidence, qu’un autrement fort que tous les forts est à l’œuvre sans cesse pour nous libérer de celui qui nous occupe réellement mais sans l’emporter jamais ni peu ni prou, puisque sa défaite a été consommée une fois pour toutes. Pour preuve – mais nous ne saisissons pas le fait comme une preuve !-, cette défaite se distribue sans cesse tout au long du temps sous les espèces d’un combat. Ainsi la force véritable réside-t-elle ultimement et, déjà aussi, initialement, dans notre foi, une foi qui interminablement subit l’épreuve mais n’y succombe pas. Quand nous croyons, nous affirmons qu’une puissance créatrice et libératrice agit. Bien plus, notre foi est la manifestation et l’effet de cette puissance, par notre foi advient un royaume où règne celui que nous appelons Dieu. Car le royaume de Dieu a pris les devants contre nous, contre tout ce qui, en nous et entre nous, s’oppose toujours encore à lui. Ainsi la paix précaire que nous connaissons, les alliances fragiles dans lesquelles nous sommes introduits comme partenaires, nous pouvons les reconnaître comme des signes, venus du ciel, de notre appartenance réelle à un règne de paix et de liberté. En tout cas nous n’avons rien d’autre que ces frêles indices pour nous maintenir dans la foi.

Tel est le message que nous transmet Jésus. Il s’identifie lui-même à ce message. Il l’est en sa personne, par son existence même. Et nous autres, quand nous croyons, nous sommes identifiés à notre tour à ce message et à Jésus lui-même.

Limoges, le 16-10-04

SUITE 1

Comment comprendre qu’une victoire complète puisse s’accommoder du retour sans fin des assauts d’un adversaire dont la défaite est déjà consommée ?

On pourrait accepter, en effet, que la force souveraine, celle que nous attribuons à Dieu, ne manifeste son triomphe que peu à peu, progressivement, en tout cas sans que la force adverse s’accroisse. Celle-ci ne devrait-elle pas plutôt diminuer avec le temps ? On imaginerait alors qu’ une sorte de négociation se poursuit dans l’histoire, que le royaume de Dieu consent à s’étendre en se limitant, à ne s’inscrire jamais que partiellement dans le champ de l’humanité, pendant longtemps du moins, avant de parvenir à le couvrir un jour dans sa totalité.

Or, tel n’est pas le cas. Quand le royaume de Dieu arrive, il est tout entier là où il est, ou alors il ne serait pas là du tout. Il est toujours présent sans reste. Il ne compose pas. De ce fait il suscite continuellement la mobilisation totale des forces qui s’opposent à lui. Nous sommes donc continuellement en face ou, plutôt, à l’intérieur d’un unique et même conflit. Celui-ci ne peut qu’être toujours exaspéré, sans mesure aucune. Mais, comme nous gardons le souvenir des affrontements qui ont précédé celui dans lequel nous sommes pris aujourd’hui, nous sommes portés à tenir les premiers pour moindres. En effet, l’engagement d’aujourd’hui survient après un temps où nous pensions la paix, l’union, la liberté à jamais acquises – et elles l’étaient ! -, à la suite de la déroute de l’ennemi et tant la bataille avait déjà été rude. Notre déception est donc immense. En vérité, c’est elle qui augmente, plutôt que les énergies mises en jeu par l’adversaire, qui sont constantes.

En réalité, entre le royaume de Dieu et le chef des démons la rivalité ne peut être toujours qu’extrême et même hors de toutes proportions, puisque le premier est d’un tout autre ordre que le second, incommensurable avec lui. Le renouvellement de la présence de l’ennemi dans notre histoire n’est cependant pas un effet d’optique : sa nouveauté tient à la diversité, très réelle, des moments que nous traversons, qui ne sont jamais les mêmes. Nous en concluons, indûment, que l’attaque s’intensifie. Or, à vrai dire, Béelzéboul a perdu la bataille, il ne peut pas gagner la guerre. Néanmoins il met en jeu chaque fois tout ce qu’il possède de moyens. En s’acharnant, en s’obstinant, il ne fait que promener sa défaite, vainement, tout au long du temps.

Si nous avons à juger ainsi du combat qui continue, c’est parce que nous n’avons pas d’autre façon de l’accueillir comme un signe sorti du ciel. Car ce combat n’est pas la préface à une victoire à venir : il est le fruit d’une victoire acquise, la participation que nous y prenons. Comme à Jésus lui-même, ce combat nous est proposé telle une épreuve. Nous triomphons non de cette épreuve mais en elle lorsque nous l’habitons comme le climat de notre foi.

Clamart, le 18-10-04

SUITE 2

Pourquoi pouvons-nous dire que nous imposons une épreuve à Jésus, que nous le soumettons à la tentation quand nous réclamons de lui un signe sorti du ciel pour authentifier ce qu’il a fait en jetant dehors un démon, et un démon muet ?

Quand nous agissons de cette façon, nous exigeons que la conduite de Jésus se manifeste comme une parole claire, que disparaisse le silence dont nous sommes captifs, bref, que Dieu lui-même – Dieu; plus que nous ! – sorte de son mutisme. Or, c’est bien, de fait, ce qui arrive, ce qui est même réellement arrivé. Dieu a parlé, il a même agi. Mais l’évidence que nous demandons pour l’événement, si elle se produisait, nous dispenserait de croire que c’est par le doigt de Dieu, et par lui seulement, que tombe tout obstacle opposé à la parole. Nous ne serions plus, comme les foules, …dans l’admiration devant la faculté qui nous est accordée de nous entretenir. La parole ne serait plus un mystère qui nous étonne sans cesse. Elle serait devenue une réalité naturelle.

Or, fort heureusement, il en va tout autrement. La puissance de Dieu, reste à nos yeux réellement sauve si, devenus effectivement libres, capables de parler, nous exerçons notre liberté de parole à l’intérieur d’un monde qui conserve son opacité, dans lequel, très réellement, la violence qui nous oppose entre nous doit toujours être de nouveau vaincue, et vaincue par nous. Alors la victoire est confiée à la seule puissance de notre foi qui, pour notre étonnement, se confond avec celle de Dieu lui-même.

En somme, en persistant à réclamer de Jésus la claire évidence d’un signe sorti du ciel nous demanderions de n’avoir pas à croire et, du coup, nous solliciterions d’être déchargés d’un engagement à combattre. En effet, en n’accueillant pas la paix et l’union comme une œuvre constante de Dieu, comme un miracle, nous cessons aussi d’y travailler interminablement, tout au long de notre vie, de nous livrer à leur instauration comme à la tâche qu’il nous donne à faire.

Clamart, le 20-10-04

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