Année C

Dimanche 3 décembre 2000 1er dimanche de l’Avent – Année C

« Que le seigneur vous fasse croître et déborder par l’amour »

Le temps nous semble toujours trop court. Il va trop vite, sauf lorsque nous traversons des épreuves, qui nous font souffrir. Le bonheur, lui, ne devrait pas finir. Ainsi, le temps qui passe nous paraît facilement insupportable. Il a un goût de cendre. Tout ce qui finit évoque la mort à notre pensée. Et nous en avons peur. Il y a beaucoup de vérité dans ces impressions. Nous pressentons en effet que nous sommes faits pour durer, non pas pour être détruits, non pas pour mourir dans la crainte de tout perdre, le monde, les autres et nous-mêmes. Mais nous oublions que, dans ce temps qui passe et qui finit, nous pouvons déjà goûter à ce qui demeure.  » Que le Seigneur vous fasse croître et déborder, par l’amour, les uns vers les autres et vers tous…  » (I Thessaloniciens 3, 12) Croître et déborder, dès à présent, où tout s’en va ! Ne pas fuir en avant, dans une recherche éperdue de ce qui nos manquera sans cesse, ne pas s’épuiser à garder dans nos mains le temps, qui s’écoule comme l’eau. Maintenant, il nous est possible d’avancer, d’aller toujours plus loin et, cependant, de fixer notre cœur ( cf. Ibid. v. 13). Il nous suffit, pour cela, de nous aimer les uns les autres, et d’aimer tous les hommes, quiconque, sans nous donner de limites. Assurément, c’est paradoxal. Car nous restons douloureusement sensibles à la fuite de la vie, à tout ce qui s’en va. Nous voudrions nous établir dans l’immobile. Or, voici ce qui nous est annoncé : le temps, en continuant à passer inexorablement, tandis que nous n’arrêtons pas de marcher, – le temps lui-même porte des fruits impérissables, quand notre amour n’a pas de frontières. Cet impérissable-là n’est pas immobile : nous pouvons y croître, et même y déborder toujours davantage ! (cf. Ibid, 4, 1)

Dimanche 7 décembre 2003 2e dimanche de l’Avent – année C

Faire et attendre

Que nous faut-il faire ? (cf. Luc 3, 10.12.14). Tous, les foules, les publicains, les soldats veulent savoir ce qu’ils ont à faire parce qu’ils ne peuvent pas exister humainement, pas plus que nous d’ailleurs, sans faire, sans agir d’une certaine façon, en respectant une loi. La réponse est donnée, claire, toujours inspirée du même principe. Une tunique suffit, pourquoi en garder deux ? Pourquoi être seul à manger quand d’autres ont faim ? (cf. Luc 3, 12). De même, pourquoi exiger plus que ce qui est convenu ? (cf. Luc 3, 13). Enfin, pourquoi user du pouvoir ou du crédit qu’on possède pour devenir violent, détruire la réputation d’autrui, convoiter plus que son dû ? (cf. Luc 3, 14). Oui, c’est bien toujours le même principe qui est à l’œuvre, qui doit dynamiquement habiter nos œuvres : ne pas aller jusqu’au bout de ce que nous pouvons, savoir s’arrêter, se retenir, se retirer. Pourquoi ? Parce que la démesure conduit au désastre ? Oui, sans doute. Mais surtout parce que nous sommes, interminablement, dans l’attente de Celui qui mène toutes choses à leur terme. Lui seul, le Messie de notre espérance, achève sans cesse ce que nous avons commencé et nous entraîne bien plus loin que nous n’aurions pensé. Celui qui vient plonge tout, le monde et nous-mêmes, dans l’Esprit Saint et le feu, Il brûle ce qui mérite de l’être, Il garde ce qu’il faut conserver (cf. Luc 3, 17). Pourquoi prétendrions-nous arrêter à nous-mêmes la marche du Messie ? Je ne suis pas digne de défaire la courroie de ses sandales (cf. Luc 3, 16). Imposer une halte au Messie, ce serait Le priver, et nous avec Lui, de tout avenir. Il ne termine pas Sa venue aux fruits que nous portons. Il est présent encore dans notre paix comme dans nos angoisses quand nous L’attendons. (paru dans Paris Notre-Dame du 11 décembre 2003)

Dimanche 17 décembre 2000 3e dimanche de l’Avent- Année C

 » Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et dans le feu  »

Les gestes de générosité que nous allons prodiguer sans doute à l’occasion des fêtes de Noël – et c’est bien, c’est très bien ! – ne doivent pas nous masquer ce qui habite en chacun de nous, parce que nous sommes des humains : la violence, une extrême violence. Alors,  » que devons-nous faire ? » (Lc 3, 10.13-14) Partager ce que nous avons avec tous, pour que chacun ait de quoi vivre. Dans les affaires, nous en tenir à ce qui a été convenu. Ne pas transformer notre puissance, notre influence, en une force qui pèse sur les autres. C’est bien peu ? Voire ! Essayons donc d’aller plus loin encore que nous ne sommes sur ce chemin. Nous serons surpris de découvrir jusqu’où il nous conduit. Jean le Baptiste ne s’y trompait pas, et il ne trompait pas ceux qui venaient lui demander: « Que devons-nous faire ?  » Ce que nous faisons, et non sans peine, pour arracher de nous la violence n’est qu’une annonce, une étape sur la route d’un bonheur qui vient vers nous. Ce n’est que de l’eau. Ce n’est pas encore du feu.  » Moi, je vous baptise avec de l’eau; mais il vient, celui qui est plus puissant que moi. Je ne suis pas digne de défaire la courroie de ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et dans le feu.  » (Luc 3 16). Oui, le feu brûle. Il détruit. Mais il ne détruit et ne brûle que la  » paille  » de nos vies, ce qui n’a pas la puissance de nourrir, comme  » le blé « , avec lequel se fait le pain. (cf. Luc 3, 17) Voilà vers quoi nous avançons, quand nous faisons tout pour mettre un frein à la violence qui est en nous. Et même, puisque nous sommes croyants, puisque nous sommes baptisés déjà du Baptême d’Esprit Saint et de feu, voilà ce qui est venu vers nous, en nous, déjà, dans notre cœur, à la source et au foyer de nos pensées et de nos actes. L’aurions-nous oublié ?

Dimanche 21 décembre 2003 4e dimanche de l’Avent – année C

 » Tu m’as fait un corps. « 

Tu m’as fait un corps (He 10, 5) Ces paroles, nous pourrions les adresser à notre mère, à notre père. Et nous découvririons vite que ce n’est pas peu que d’avoir un corps, que d’être avec, dans un corps. Existerions-nous, si nous étions privés de corps ? C’est un grand mystère pour nous que notre existence elle-même, lorsque la vie se sera retirée de notre corps ! Car notre corps est tout autre chose qu’un instrument. Par lui et en lui nous vivons, nous travaillons, nous aimons, nous souffrons et, finalement, nous mourons. Tu m’as fait un corps (Ibid.) Ces paroles ne sont pas seulement celles que peut prononcer tout enfant né en ce monde, dès qu’il est capable de parler. Ce sont les paroles mêmes que Jésus, notre frère et notre Dieu, adresse à Dieu, son Père et notre Père, son Dieu et notre Dieu. (cf. Jn 20, 17). Or, Jésus n’a pas parlé ainsi une fois seulement, autrefois, il y a bien longtemps. Parce que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, Il parle ainsi aujourd’hui encore par la voix de tout homme qui vit dans son corps. Si nous pouvions entendre, montant de tous les corps humains vivant en ce monde, ces paroles de Jésus, toutes ces voix réunies ne feraient certainement pas une symphonie harmonieuse. Il y a les voix de ceux qui se révoltent et qui n’en peuvent plus, parce que leur corps leur pèse, écrasés qu’ils sont par la souffrance. Il y a les voix de ceux qui exultent, parce que leur corps leur donne à eux-mêmes et à d’autres du plaisir et même de la joie. Il y a les voix de ceux qui gémissent, parce qu’ils sont humiliés, torturés. Il y a les voix de ceux qui… Chacun d’entre nous continuera la liste comme il voudra, avec l’expérience qui est la sienne. D’une façon qui nous échappe, c’est le Fils de Dieu en personne qui s’exprime par toutes ces voix. Mais Il y met son accent propre. Il ajoute en effet, toujours à l’adresse de son Père : Je suis venu pour faire ta volonté (Ibid. v. 7). Ainsi, en chacune de nos vies, Jésus transforme ce que nous ressentons en notre corps. Il s’accorde à nos cris de douleur et à notre jubilation. Il purifie nos imprécations et même nos blasphèmes. Il donne de la vigueur à nos consentements, quand ils sont facilement accordés et trop mous. Bref, toujours, la voix de Jésus, intérieure à la nôtre, délivre toutes nos conduites de leur inachèvement, de leur faiblesse ou de leur infidélité. En parlant en nous, Jésus nous dirige jusqu’où Il va Lui-même, jusqu’à Dieu. Ainsi, Il supprime l’ancien culte pour établir le nouveau. Et c’est par cette volonté de Dieu que nous sommes sanctifiés, grâce à l’offrande que Jésus Christ a faite de Son corps, une fois pour toutes (Ibid. 10, 9-10).

Dimanche 18 janvier 2004 – année C 2ème dimanche du temps ordinaire

Les religions, les églises et la foi

Que seraient notre vie familiale, nos amitiés, le monde des affaires, les relations à l’intérieur d’un même pays et entre les nations si la confiance ne régnait pas entre nous ? Nous sourions peut-être en lisant cette question. Car nous pensons que, trop souvent, le régime minimum de confiance n’est pas assuré ! Dans une humanité si portée à se déchirer sauvagement, cette confiance mutuelle est en effet une merveille. Elle est notre trésor. Tous, nous l’aimons. Même les plus soupçonneux parmi nous sont heureux de la donner, de la recevoir. La plupart des religions, toutes peut-être, ont fait de cette confiance le reflet et le modèle de notre lien avec Dieu. C’est en tout cas tout à fait vrai pour la tradition spirituelle à laquelle nous appartenons qui plonge ses racines dans la Bible. La confiance y devient foi, espérance et amour. Ces trois liens nous unissent, tous et chacun, avec Dieu et entre nous, dans une alliance qui est, virtuellement, sans limites. Nos rassemblements en religions diverses, nos églises particulières, sont le fruit et la promesse, tout au long de notre histoire, en deçà même d’Abraham, depuis Noé, depuis Adam, de l’Alliance de Dieu avec tous les hommes. Et cette Alliance ressemble à des noces bien singulières. Elles n’en finissent pas de nous réjouir, et nous en sommes toujours à boire un vin meilleur que celui qui a déjà été servi, comme à Cana. Il faut, hélas ! le reconnaître, les religions et les églises ont souvent excellé à organiser des noces barbares et sanglantes. Elles sont toujours exposées à en préparer de nouvelles. On dirait que la foi, l’espérance et l’amour possèdent une force telle qu’elle peut se retourner, abominablement, pour produire les pires dévastations, ou entretenir les haines les plus violentes. C’est là un grand mystère pour tous, mais particulièrement pour les chrétiens, qui ne cessent de contempler leur Seigneur sur la croix, en qui se rassemblent toutes les détresses du monde. Or, tous, tant que nous sommes, nous ne sommes pas comme des spectateurs, encore moins comme des complices, devant cette croix dressée au milieu du monde. Personne et, surtout, aucune religion, aucune église n’est abandonnée, laissée à son impuissance ou à son infidélité. A chacun, là où nous sommes, est tendue la coupe d’un vin meilleur, capable de renouveler nos énergies au service de l’Alliance entre nous tous et avec Dieu. Car le Christ continue, inlassablement, à nous servir le vin, un vin toujours meilleur. Saurons-nous le boire et en faire de la foi, de l’espérance et de l’amour pour tous?

Dimanche 20 janvier 2007 – 3e dimanche du temps ordinaire – Année C

 » Aujourd;hui s’accomplit à vos oreilles cette écriture.  » (Luc I, 1-4 ; IV, 14-21 )

Quand nous racontons la vie de quelqu’un, même s’il s’agit d’un vivant, nous parlons toujours d’un passé. Ce qu’il a fait est révolu, terminé, comme mort. Notre récit pourrait se comparer à une sorte de tombeau dans lequel un défunt est enseveli. Tout au plus ce tombeau s’ouvre-t-il, d’une certaine façon, chaque fois que quelqu’un se met à lire le récit des événements qui se sont accomplis. Personne n’échappe à cette situation. Elle s’impose à tous, même à la vie de Jésus, à ceux qui en font une narration et à ceux qui en prennent connaissance. Cependant, nous pouvons nous rapporter fidèlement à ce que nous ont transmis ceux qui ont été témoins oculaires dès le commencement et aussi, en même temps, devenir, comme eux, serviteurs de la Parole. Alors le texte que nous lisons ne nous place pas devant les restes d’un défunt. Pourquoi ? Tout simplement parce que nous avons lu sans doute, mais en écoutant. Car être serviteur de la Parole, ce n’est pas être un télégraphiste : c’est écouter, et écouter en croyant. Or, si nous écoutons ainsi, ce qui vient dans nos oreilles, c’est toujours la Parole d’un vivant. Nous pouvons être surpris de cette transformation. Et, pourtant, elle se produit chaque fois que, non contents de lire la vie de Jésus, nous l’écoutons dans la foi. D’ailleurs nous ne devrions pas en être tellement étonnés. Car ce qui nous arrive alors prolonge en nous ce qui est arrivé à Jésus lui-même. Il vint à Nazareth, où il avait été élevé, et il entra, selon sa coutume le jour du sabbat, dans la synagogue, et il se leva pour faire la lecture. Et on lui remit le livre du prophète Isaïe, et déroulant le livre, il trouva le passage où il était écrit: L’Esprit du Seigneur est sur moi… Ainsi, Lui aussi, Lui d’abord, est-il envahi par la Parole qu’il proclame, elle devient en lui Esprit, souffle de vie, et le voilà qui est mis à son service, il en devient le premier serviteur, le voilà envoyé annoncer la bonne nouvelle… A qui donc est-il envoyé ? Mais à nous, si du moins nous voulons bien nous regarder comme des pauvres, comme des captifs, comme des aveugles, comme des opprimés. Et, dans le même temps, nous voilà, nous aussi devenus à la fois destinataires et expéditeurs de cette bonne nouvelle : elle nous apporte la liberté ! Non, décidément, quand nous lisons dans la foi le récit de la vie de Jésus, nous ne procédons pas à une exhumation ni même à une cérémonie du souvenir. Nous sommes touchés et changés par le message qui s’adresse à nous et, tels des porteurs d’une bonne nouvelle, nous sommes, à la suite de Jésus lui-même, envoyés vers tous ceux qui, comme nous, sont pauvres, captifs, aveugles, opprimés. Si nous en doutions, écoutons Jésus. Il est clair :  » Aujourd’hui s’accomplit à vos oreilles cette Écriture.  » Aujourd’hui ! C’était donc vrai hier aussi, quand nous nommions aujourd’hui le moment que nous vivions. Mais, puisque hier n’est plus, c’est sur l’aujourd’hui d’aujourd’hui qu’arrive cette bonne nouvelle. Et, quoi qu’il arrive, nous ne pouvons pas attendre moins de demain !

Dimanche 28 janvier 2001 – 4e dimanche du temps ordinaire – Année C

La faiblesse d’aimer

 » Il couvre tout, il croit tout, il espère tout, il supporte tout.  » (1 Cor 13, 7) De quel niais s’agit-il donc ? Il s’agit de l’amour. En effet, avons-nous bien réalisé que l’amour est une faiblesse ? Oui, nous avons la faiblesse d’aimer, comme aussi de croire et d’espérer. L’amour est aussi faible que la vie. Car la même vie est présente dans l’enfant et dans l’homme fait. Mais quelle fragilité chez l’enfant ! Et, pourtant, cette fragilité peut se comparer à un fruit, qui déjà mûrit. Notre amour est à l’état d’enfance. Il y restera toujours. Il ignore toute arrogance. Aussi pouvons-nous dire, avec l’apôtre Paul :  » L’amour prend patience, il se rend utile, l’amour, il ne jalouse pas, il n’est pas frivole, il ne s’enfle pas, il ne manque pas de tenue, il ne cherche pas ce qui est à lui, il ne s’exaspère pas, il ne calcule pas avec le mal, il ne se réjouit pas de l’injustice, mais il se réjouit avec la vérité.  » (Ibid. 4-6). Ainsi, quand nous acceptons de faire nôtre la réalité chétive de l’amour, nous entrons dans une nouvelle manière de vivre, pour maintenant et pour toujours. Car  » l’amour jamais ne tombe  » (Ibid. 8 ). Mais, à la différence de nos vies qui, parvenues à l’âge adulte, souvent se durcissent et font de leur vigueur un prétexte à dominer, à asservir les autres, l’amour, quand il grandit, reste tendre. Il garde les vertus de son enfance. Il les renforce même, et les pousse à l’extrême. Le fruit dernier, en lequel il s’épanouit, n’est autre que le bonheur de la rencontre. C’est assez dire qu’il ignore toute violence. L’amour, si vulnérable, nous fait déjà exister avec les autres, et avec l’Autre aussi. Car, pour se rencontrer, ni Dieu, ni les humains n’ont trouvé de meilleur chemin que d’aimer. Ainsi, Dieu, et nous tous aussi, nous tenons à l’amour comme à une promesse qui grandit vers son accomplissement.  » Pour le moment, en effet, nous regardons en passant par un miroir, en énigme, mais alors, face à face ; pour le moment, je connais partiellement, mais alors je reconnaîtrai selon que j’ai été moi-même reconnu. Présentement, demeurent foi, espérance et amour, ces trois-là ; mais, plus grand qu’eux, l’amour.  » (Ibid, 12-13).

Dimanche 1er février 2004 – année C 4ème dimanche du temps ordinaire

 » Si je n’ai pas l’amour… « 

Nous aimons ou nous détestons. Nous aimons ou nous sommes indifférents. Mais avons-nous bien apprécié ce que nous faisons, ce qui nous arrive quand nous aimons ou quand nous détestons, quand nous sommes indifférents ? Nous pensons souvent qu’alors nous faisons bien ou que nous faisons mal, que nous faisons du bien ou que nous faisons du mal. Il y a des gens qui existent, disons-nous, et voilà qu’en face d’eux, en réponse à ce qu’ils sont, nous les aimons ou nous ne les aimons pas. Le bien, c’est de les aimer. Le mal, c’est de ne pas les aimer. De telles pensées sont justes. Elles témoignent de notre reconnaissance d’une loi morale exigeante. Cependant, si nous en restons là, nous n’avons pas encore pénétré au plus profond de la foi, nous n’avons pas encore réalisé ce que c’est que l’amour, ce que c’est qu’aimer et être aimé. Si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien… (I Cor. 13, 2) Avons-nous bien lu ? Avons-nous bien entendu ? Oui, nous sommes appelés à un véritable renouvellement de toute notre pensée. Car, couramment, nous estimons que d’abord nous existons, et les autres aussi, et puis, nous les aimons ou nous ne les aimons pas, ils nous aiment ou ils ne nous aiment pas. Et nous raisonnons de la même façon quand il s’agit de chacun de nous personnellement : chacun de nous existerait d’abord et puis, ensuite, il s’aimerait lui-même ou ne s’aimerait pas. Or, il n’en va pas du tout ainsi. Notre amour ou notre manque d’amour ne vient pas après. L’amour est au principe. Il est toujours déjà là. Si nous n’avions pas été aimés, si nous n’étions pas aimés, nous n’existerions pas. Avant même que je te forme dans le sein, je te connaissais… (Jr 1, 5). Voilà le grand mystère dans lequel tout homme en ce monde se trouve plongé. Il y a eu de l’amour pour moi, il y en a encore, puisque je suis là. Et, puisque nous pouvons tous nous dire cela à nous-mêmes, il ne nous reste plus qu’à aimer à notre tour, à prolonger cet amour qui nous fera exister et fera exister les autres. Nous avons tous beaucoup de peine à nous représenter la situation qui est la nôtre. Nous ne pouvons pas nous en extraire pour la regarder, comme on fait pour un tableau ou un spectacle. En tout cas elle nous embarrasse et, en même temps, nous réjouit. Elle nous embarrasse ? Oui, parce qu’il n’est pas tellement évident que nous sommes aimés. Il nous est difficile de nous en persuader. Tant de malheurs nous arrivent, à nous et aux autres, à ceux-là mêmes que nous aimons ! Et puis, que faire donc pour aimer ? Nous sommes si maladroits, si impuissants ! Pourtant, nous sommes aussi dans la joie. En effet, si nous consentons à croire que, malgré tout, nous sommes aimés et que nous pouvons aimer, alors nous voilà devenus comme des créateurs avec ceux qui nous aiment, comme des créateurs aussi pour tous ceux que nous aimons. Nous les faisons exister et ils nous font exister. Il en est ainsi, même si nous ne pouvons pas faire grand chose. Et, bien sûr, quel appel nous est adressé à faire tout ce que nous pouvons ! Un point est certain : l’amour n’est pas facultatif, et il n’est pas non plus obligatoire. Il est là, présent, puisque nous existons. Nous avons à faire avec lui. Nous n’avons pas à choisir d’aimer. Nous sommes aimés et, quoi que nous disions, quoi que nous fassions, nous ne pouvons pas nous empêcher de donner notre consentement, souvent trop timide, à cet amour qui nous fait exister. Voulons-nous des flèches qui nous indiquent le chemin, des signes qui nous assurent dans notre marche à l’amour ? Cherchons-les dans cette évocation que nous a laissée l’Apôtre Paul : L’amour prend patience ; l’amour rend service; l’amour ne jalouse pas; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ; il ne fait rien de malhonnête ; il ne cherche pas son intérêt ; il ne s’emporte pas ; il n’entretient pas de rancune : il ne se réjouit pas de ce qui est mal, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ; il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout. (I Cor. 13, 4-7).

Dimanche 28 janvier 2007 – 4e dimanche du temps ordinaire – Année C

 » Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin.  » (Luc 4,21-30)

Puisqu’il est de chez nous, puisqu’il est des nôtres, il est à nous, il nous appartient. N’est-ce pas là le fils de Joseph ? …Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm : fais de même ici dans ton pays. Ainsi parlons-nous volontiers. Eh bien! non. Nous sommes des siens. Nous lui appartenons. Voilà la vérité qu’il nous déclare, et qui n’annule pas la précédente, celle que nous proclamons. Et comme s’il voulait nous l’inculquer, Jésus affirme, en généralisant: Aucun prophète n’est bien accueilli dans son pays. Pourquoi donc en est-il ainsi ? Sans doute parce que Jésus vient nous entretenir d’autre chose que des façons d’être et de penser qui nous sont familières. Il nous dépayse. Il nous conduit ailleurs. Non pas ici, en Israël, où nous avons nos habitudes, mais à Sarepta, dans le pays de Sidon, à l’étranger, ou à la rencontre de Naaman, un Syrien, pas un compatriote. D’ailleurs, triste ironie de l’histoire, nous l’éjectons nous-mêmes, et avec quelle violence ! Il se levèrent, et poussèrent Jésus hors de la ville, et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline où la ville est construite, pour le précipiter en bas. Que fait-il devant notre aveu, bien involontaire et cruel, qu’il n’est pas seulement des nôtres, qu’il n’est pas en notre possession ? Il persiste, mais libre. Il reste ici où nous sommes. Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin. Ainsi pouvons-nous continuer à dire que Jésus est de chez nous. Mais nous ne pouvons pas oublier comment il transforme notre pays, le nôtre et le sien, dont il fait son séjour. Tel un prophète, il y insère à tout jamais, jusque dans nos intimités les plus secrètes, une rupture et, avec elle, la parole d’un Autre qui nous délivre de tout emprisonnement.

Dimanche 18 février 2001 7e dimanche du temps ordinaire – Année C

 » Comme votre Père  »

 » Aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour. Alors votre récompense sera grande, et vous serez les fils du Dieu très-haut, car Il est bon, Lui, pour les ingrats et les méchants. Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux.  » (Luc 6, 35-36) Il y a lieu de s’étonner. Car, enfin, qui sommes-nous pour oser prétendre agir à la façon même du Père ? Il nous est déjà si difficile d’admettre qu’Il emploie toute sa grandeur à exercer la miséricorde ! Spontanément, au risque d’avoir peur de Lui, nous avons de Lui une tout autre idée. Il nous vient parfois à l’esprit qu’Il pourrait plutôt se signaler par son intransigeance, voir sa dureté. Or, il n’en est rien. Non seulement notre Père pardonne, mais Il nous appelle à pardonner comme Il le fait Lui-même. Et c’est en cela que nous Lui ressemblerons. Car nous ne Lui ressemblons pas encore ! Ce n’est pas trop de toute une vie pour prendre un peu mieux, jour après jour, les traits mêmes de notre Père. Ils sont si différents des nôtres ! Et d’ailleurs, redisons-le, pourquoi donc voudrions-nous Lui ressembler ? Ne nous suffit-il pas de rester tels que nous sommes, des êtres humains, sans plus, aimant qui nous aime, faisant du bien à qui nous fait du bien. Quant aux autres, ceux qui ne nous aiment pas, pourquoi irions-nous jusqu’à les aimer les premiers ? Attention ! Nous sommes en train de déraper ! Heureusement, l’Evangile nous rattrape. Jésus nous rappelle que notre cœur n’est pas si méchant que nous pourrions le penser, et qu’il est fait à la mesure du cœur de notre Père !  » Ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le aussi pour eux.  » (Luc 6, 31) A première écoute, il nous semble que cette maxime nous indique où est notre intérêt bien compris. Il y aurait avantage pour nous à faire pour les autres ce que nous attendons qu’ils fassent pour nous. Nous agirions encore en escomptant être payés de retour. Or, si nous pensons ainsi, nous avons bien mal écouté l’Evangile. Il ne nous assure pas que les autres auront pour nous l’amour que nous aurons eu pour eux. Il nous appelle à leur donner l’amour que nous voudrions qu’ils aient pour nous. C’est tout autre chose ! Car il n’est pas sûr du tout qu’ils nous aimeront en retour. Pourquoi ne continueraient-ils pas à ne pas nous aimer ? Peut-être ! Mais, en aimant, nous aurons pris l’initiative ! Osons le dire : nous serons devenus un peu plus semblables à Celui qui n’a pas attendu que nous L’aimions pour nous aimer. Car aimer comme le Père, c’est prendre l’initiative d’aimer.

Dimanche 25 février 2001 8e dimanche du temps ordinaire – Année C

 » Chaque arbre se reconnaît à son fruit  »

Un guide, un maître, un disciple, un œil, un arbre, un trésor, un cœur, une bouche. Nous sommes tout cela, si nous en croyons l’Evangile (cf. Luc 6, 39-45). C’est dire assez clairement que chacun de nous n’est pas seul au monde. Nous pouvons conduire, enseigner les autres, et aussi être conduits et enseignés par eux. Nous les voyons et ils nous voient. Nous leur donnons et ils nous donnent. Ainsi, il y a toujours des fruits qui sont portés et des arbres pour les produire, des gens pour les cueillir. Mais, pour lui-même, chacun ne peut être à la fois l’arbre et le récoltant. Nous sommes des arbres pour les autres, et les autres sont des arbres pour nous. Nous ne vivons jamais sans recevoir d’eux de quoi vivre et ils ne vivent jamais sans recevoir de nous de quoi vivre. De quoi vivre ou de quoi mourir ? Car nous pouvons donner et recevoir des fruits de vie ou des fruits de mort. Comment donc porterons-nous des fruits qui fassent vivre et non pas mourir ceux qui les mangeront, nos frères en humanité ? Certainement pas en arrachant les fruits de mort que portent ces arbres, qui sont nos frères. Et pourquoi donc ? En agissant ainsi, nous oublierions qu’ils sont nos frères, que nous leur ressemblons et que, nous aussi, nous portons des fruits de mort. Si donc, dans l’œil de mon frère, il y a une paille, et si je prétends bien faire en commençant par enlever cette paille, de ce seul fait, c’est qu’il y a une poutre dans mon œil à moi. Comment donc, dans ces conditions, pourrais-je avoir la vue assez nette pour enlever la paille qui est dans son œil à lui ? Alors, allons-nous rester, lui, mon frère, avec sa paille, moi, avec ma poutre, l’un et l’autre, avec nos fruits de mort ? Mais pourquoi penserions-nous que nous sommes abandonnés en ce monde, moi et les autres ? Pourquoi, en ce monde-ci, n’y aurait-il pas un Arbre qui, Lui, ne porte que de bons fruits, des fruits que nous pouvons récolter, tous tant que nous sommes, un Arbre auquel nous unit la Foi ? Pourquoi, à nous nourrir des fruits de cet Arbre, des paroles qui sortent de Son Cœur, comme d’un trésor, ne pourrions-nous pas changer notre propre cœur et trouver des paroles qui nous feront vivre, tous les autres et nous-mêmes ?

Dimanche 29 février 2004 – année C 1er dimanche de Carême

La Foi, une parole qui est du pain

Crois-moi ! – Je te crois – Tout est dit, tout est fait. Un lien désormais existe entre nous. Il nous unit. Il nous permet de tenir bon contre tous les malheurs. Il nous réjouit le cœur. Il est comme du pain qui nous maintient vivants. Quand nous manquons de ce pain-là, nous sommes tristes. Comment vivre heureux si nous sommes tout seuls ? (Le monde, hélas ! est peuplé de multitudes humaines solitaires qui ne connaissent pas le bonheur !) Quand ce pain de la fidélité nous est donné, quand nous le donnons, comment pourrions-nous encore être abattus ? Ce que nous appelons la Foi en Dieu suppose et transforme cette expérience-là, qui fait de nous des humains dans le monde, tout autre chose que des animaux qui mangent pour ne pas mourir. Ce n’est pas de pain seulement que l’homme vivra (Lc 4, 4). Quand on a goûté au pain de la Foi, c’est-à-dire à la confiance en un Autre, qui nous fait vivre, on trouve fade et insupportable de se nourrir de puissance, d’une puissance qui assujettit les autres, au lieu de les rencontrer comme des frères. Nous sommes protégés de succomber à cette tentation par le lien que nous avons avec Dieu : Il est écrit : tu te prosterneras devant le Seigneur ton Dieu, et c’est lui seul que tu adoreras. (Lc 4, 8). Le pain de la Foi nous rend forts. Nous n’avons pas peur d’affronter une vie où les chemins ne sont pas tracés. La Foi est un en-cas, un viatique, un repas léger, mais réconfortant, prêt à toute heure. Elle ne doute pas de Dieu : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu (Lc 4, 12). Or, cette parole de la Foi qui est du pain n’est pas loin de nous. La Parole est près de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cœur. Cette Parole, c’est le message de la foi que nous proclamons (Rm 10, 8). Déjà nous sommes nourris d’un pain qui fait vivre, non pas pour ne pas mourir, mais pour aller plus loin que la mort elle-même. Si tu affirmes de ta bouche que Jésus est Seigneur, si tu crois dans ton cœur que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, alors tu seras sauvé (Rm 4, 9). Quand nous réalisons que tous les liens qui nous unissent les uns aux autres dans l’amitié et dans l’amour sont tressés de ce fil rouge de la Foi, quand notre générosité répond avec largesse envers ceux qui crient vers nous comme nous crions vers Dieu (cf. Rm 4, 12), alors, mais alors seulement, nous sommes des croyants heureux.

Dimanche 11 mars 2001 2e dimanche de Carême – Année C

 » Le corps de notre bassesse… Le corps de Sa gloire  »

Nous ne devrions jamais dire que nous avons un corps. Car notre corps n’est pas un vêtement dont nous pourrions changer. Nous sommes, énigmatiquement, liés à notre corps. Bien plus, nous ne faisons qu’un avec lui. Que seraient nos plaisirs, que seraient nos douleurs, si nous étions privés de corps ? Nos plaisirs ! Nos douleurs ! Les uns comme les autres chargent nos corps, comme on dit qu’on charge une pile d’électricité. Il arrive même que plaisirs et douleurs chargent tellement notre corps qu’ils le feraient craquer. Nous disons alors, dans la joie ou dans la tristesse, que nous ne savions pas que nous pourrions tant supporter. Ainsi, par tout ce que nous ressentons dans notre corps nous sortons de nous-mêmes, nous nous dépassons. Il en est ainsi à tout moment de notre vie, et jusqu’au dernier, lorsque nous mourrons. Mais alors existons-nous encore si nous sommes privés de notre corps ? En vérité, nous ne sommes privés que de ce qu’il y a de bas, d’infirme, de faible, de mortel, en notre corps. Nous ne sommes pas dépouillés de la gloire de notre corps. Pourquoi ? Parce que  » Le Seigneur Jésus Christ transfigurera le corps de notre bassesse à la forme du corps de Sa gloire, selon la puissance qu’Il a de pouvoir même se soumettre toutes choses  » (Philippiens, 3, 21). Est-ce pour plus tard ? Oui, sans doute. Mais c’est aussi pour maintenant, déjà. Car, déjà, les disciples, sortis de leur sommeil, voient la gloire de Jésus, et les deux hommes qui étaient avec Lui (cf. Luc 9, 32) Déjà, même quand le soleil est parti, quand la torpeur tombe sur nous, quand règnent obscurité et ténèbres, veille notre foi, comme ce fut le cas pour Abraham. Comme pour lui, l’être que nous serons ne fera pas fi de notre corps. Il sortira de nos entrailles. Le corps n’est qu’une chose vivante. Mon corps est spirituel : il est le lien vivant de moi avec moi, de moi avec les autres, avec le monde et avec Dieu.  » Celui qui sortira de tes entrailles, c’est celui-là qui héritera de toi « . Il le fit sortir dehors et il lui dit :  » Regarde donc vers les cieux et compte les étoiles, si tu peux les compter.  » Il lui dit :  » Telle sera ta semence.  » Il crut en le Seigneur, qui le lui imputa à justice  » (Genèse 15, 4-6) C’est notre foi qui, déjà, nous donne un corps impérissable !

Dimanche 7 mars 2004 – année C 2e dimanche de Carême

Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques

Qui est transfiguré ? Jésus, bien sûr, mais pas Jésus tout seul. Jésus est vu sous un tout autre aspect que celui qu’il avait et qu’il reprendra plus tard. Mais Jésus est avec d’autres, avec Moïse et Elie, qui s’entretiennent avec lui. Il n’est pas à côté d’eux. Ils sont ensemble. Il y a entre eux un échange de paroles. Ceux qui voient Jésus changé en lumière s’adressent à lui pour l’immobiliser dans son éclat, en le séparant de ses interlocuteurs : Dressons trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Elie. Or, il y a mieux encore pour eux que cet arrêt sur image. Ils sont introduits, eux aussi, dans l’événement, absorbés en lui : une nuée survint et les couvrit de son ombre. Ainsi ne sont-ils plus seulement en face de Jésus transfiguré : ils sont, eux aussi, avec lui. Une telle association a de quoi effrayer ceux qu’elle concerne. Car les disciples, sortis de leur sommeil, sont éveillés à une nouveauté déconcertante. Leur condition, elle aussi, est en train de changer. Ils s’adjoignent à Moïse et à Elie, et ils deviennent les compagnons de celui qui parlait de son départ qui allait se réaliser à Jérusalem ! Et quel départ ! Ils en sont institués témoins par anticipation, comme les prophètes. Ils sont appelés à en prendre leur part. Ainsi Pierre, Jean et Jacques passent-ils du spectacle à l’engagement, de la vision de la gloire au chemin qui conduit jusqu’à elle. Mais puisqu’ils sont en face du Fils, que faire d’autre que de l’écouter avec confiance plutôt que de parler, du moins pour le moment ? Qu’ils se préparent donc à devenir eux-mêmes ce qu’il est, lui, qui transformera nos pauvres corps à l’image de son corps glorieux, avec la puissance qui le rend capable aussi de tout dominer ! (paru dans  » Paris Notre-Dame  » du 4 mars 2004).

Dimanche 1er avril 2001 5e dimanche de Carême – Année C

 » Je continue ma poursuite  »

Quand nous sommes engagés dans une affaire, dans un métier, dans un amour, où nous avons mis tout notre cœur, nous n’aimons pas en voir la fin. Si nous disions de nous-mêmes  » Ça suffit ! « , il nous semble que nous aurions pactisé avec la mort. Nous voulons continuer, sans jamais nous arrêter. Vivre est à ce prix. A bien y réfléchir, il y a de quoi s’étonner de penser de cette façon. Car, enfin, n’est-il pas épuisant d’être sans cesse tenu en haleine, de ne jamais pouvoir se reposer sur un acquis, surtout si nous estimons que nous l’avons bien mérité ? C’est sans doute pourquoi notre vie est faite d’une alternance entre des périodes d’élan et d’autres, qui sont plus calmes, où nous nous reposons. Or, il n’est pas sûr qu’une telle façon d’entendre la vie nous prépare à recevoir en nous le Christ ou, plutôt, pour parler comme l’Apôtre Paul, à  » être trouvé en Lui  » (cf. Philippiens, 3, 9). Pourquoi ? Quand nous vivons  » sur le fondement de la foi « , et de  » la foi en Christ.  » (ibid.), nous pouvons nous regarder comme saisis par Lui, et saisis et pris complètement (cf. ibid., v. 12). Par la foi en Lui, le Christ nous a pris tout entiers. Il n’a rien laissé de nous qui nous appartienne, rien de notre vie, pas même nos souffrances, et surtout pas notre mort. Tout cela, à quoi nous tenons tant, quoi que nous en disions, Il s’en est emparé. De ce fait, quand nous vivons, quand nous souffrons, quand nous mourons, nous sommes en lien avec Lui : nous connaissons la puissance de Sa résurrection, nous communions à Ses souffrances, nous devenons conformes à Sa mort. (cf. ibid., v. 10). Puisqu’il en est ainsi, l’inachèvement incessant dont notre vie est tissée prend un tout autre sens que celui que nous pensions. Notre existence est une poursuite permanente.  » Je continue ma poursuite « , déclare Saint Paul (cf. ibid., v. 12, 14). Mais cette poursuite n’est plus un vain effort pour échapper à la mort. Elle n’est pas non plus épuisante au point que nous réclamions des moments de répit, pour refaire nos forces. Que s’est-il donc passé pour que nous soyons emportés, par notre foi, dans une poursuite qui ne s’arrête jamais ? Nous avons été  » pris complètement « . Pour cette raison, nous voulons, nous aussi,  » prendre complètement  » (cf. ibid. v. 12). Car l’appel que nous avons reçu, qui vient d’en haut, de Dieu, nous a pris tout entiers quand nous avons cru en Christ Jésus (cf. ibid. v. 14). Or, nous n’avons jamais fini de donner la réponse de tout nous-mêmes à cet appel. Et notre poursuite continuée est notre façon de donner cette réponse, interminablement.  » Non que j’aie déjà pris ou que déjà je sois au terme, mais je continue ma poursuite ; ainsi parviendrai-je aussi à prendre Christ Jésus !… Oubliant ce qui est derrière, mais tendu, sorti vers ce qui est devant, droit au but, je continue ma poursuite vers le prix de l’appel, qui est en haut, de Dieu, en Christ Jésus  » (Ibid. v.v. 12-13)

Dimanche 8 avril 2001 – année C dimanche des Rameaux et de la Passion du Seigneur

 » Il est grand, le mystère de la foi !  »

 » Je vous ai livré que le Seigneur Jésus, dans la nuit où il était livré …  » (1 Corinthiens 11, 23). Livrer, c’est transmettre. Livrer, c’est aussi trahir. Livrer, c’est donner, comme on offre un cadeau. Livrer, c’est aussi donner, mais comme on vend un ami. Or, depuis le premier Jeudi-Saint, les disciples de Jésus se font passer les uns aux autres, dans l’Eglise, le geste par lequel leur Seigneur a retourné leur trahison. Oui, nous L’avons livré. Car c’est Lui, le Seigneur, que nous trahissons, lorsque nous lâchons nos frères, lorsque nous manquons à la fidélité dans nos alliances. Lui, en revanche, Il nous a livré Son Corps et Son Sang. Il nous a confié une mission, à honorer en mémoire de Lui (cf. Ibid. v.v. 24-25) : faire passer entre nous l’acte même par lequel il a fait de Son Corps offert, de Son Sang versé, de quoi nourrir notre faim et apaiser notre soif. Le Seigneur entretient ainsi notre vie du don de Lui-même, jusqu’à en mourir.  » Oui, chaque fois que vous mangez ce pain et buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’Il vienne.  » (Ibid v. 26) Ainsi, notre vie, par l’offrande que le Seigneur a faite de la Sienne, est devenue une parole. Notre corps, notre sang, désormais, parlent ! Merveille que de vivre ! Par tout ce qui remplit le temps de notre vie, nous sommes porteurs d’un message singulier, qui brille en nous, mieux qu’un diamant, au centre de notre foi.  » Il est grand, le mystère de la foi !  » Que livre donc notre vie à nous-mêmes, aux autres, à tous les autres, comme une Bonne Nouvelle qu’on se passe les uns aux autres ? Que la mort du Seigneur a changé notre vie, pour une Nouvelle Alliance avec Lui et entre nous (cf. Ibid v. 25), puisqu’Il a été relevé de la mort et qu’Il vit Lui-même désormais, ici, déjà, tout au long du temps de ce monde, dans notre attente de Sa venue. Ainsi, la mort du Seigneur, chaque fois que nous en faisons mémoire (cf. Ibid v.v. 24-26) nous rend la vie sauve.

Dimanche 11 avril 2004 – année C Dimanche de la Résurrection

Depuis le matin de Pâques…

Depuis le matin de Pâques on ne peut pas compter les guerres, les haines, les deuils, les souffrances de toutes sortes qui ont assombri les jours des hommes, qui ont hanté leurs nuits. Il semble que l’histoire ait suivi son cours, en charriant les malheurs, il semble que rien n’ait changé et qu’aujourd’hui encore nous soyons voués tous à la peur pour maintenant et pour demain. Et, pourtant, si nous célébrons Pâques comme une fête, en chantant alléluia, c’est que la joie en nous est plus forte que tout. Pourquoi ? Depuis le matin de Pâques il y a des multitudes humaines en ce monde qui croient que nos pires détresses, nos lâchetés, nos désespoirs, toutes nos ténèbres sont détruits par une lumière qui n’en finit pas de briller. Quand nous entrons au plus épais de la souffrance, de la mort ou de la faute, Quelqu’un est là, qui nous relève avec Lui, comme Il a été Lui-même relevé, après avoir été écrasé, après avoir succombé. Les croyants que nous sommes sont les témoins dans le monde de cette Bonne Nouvelle. Depuis le matin de Pâques, les croyants, s’ils sont de fidèles témoins de la Bonne Nouvelle, se réjouissent avec tous ceux qui luttent contre le mal, qui font la paix, qui s’efforcent sincèrement d’apporter à tous du bonheur. Les croyants sont les frères, par priorité, de tous ceux qui veulent rendre plus fraternelle la vie des hommes sur la terre. Car nous sommes tous, que nous le sachions ou non, les frères de Celui que Dieu n’a pas laissé prisonnier du tombeau. En Jésus, le Christ, le Ressuscité, notre Aîné à tous, nous appartenons au Peuple innombrable des sauvés, devenus des sauveurs. Depuis le matin de Pâques il y a des femmes et des hommes – et nous en sommes – qui sont fiers d’appartenir à l’espèce humaine. Pourquoi donc ? L’humanité n’est-elle pas toujours aussi faible, souvent sans courage pour donner de l’amitié ? Oui, c’est vrai. Mais depuis qu’au milieu de nous, en nous, avec nous, l’Un de nous, a été exalté par Son Père et notre Père, par Son Dieu et notre Dieu, nous ne pouvons plus douter de notre grandeur à tous.

Dimanche 18 avril 2004 – année C 2e dimanche de Pâques

Crois-tu parce que tu vois ?

La marque des clous dans les mains, la blessure au côté, nous les avons vues. Peut-être même y avons-nous mis les doigts et notre propre main. Oui, nous avons vu tout cela. Nous avons fait tout ce que nous pouvions. Il nous a suffi de rencontrer des frères éprouvés ou détruits et de tenter, même en vain, de leur porter secours. Nous avons vu, nous avons fait. Mais avons-nous cru ? C’est une grande chose que d’ouvrir les yeux sur la détresse, que de tout entreprendre pour la soulager ou, quand c’est possible, pour la supprimer. C’est notre façon à nous autres, les humains, de reconnaître et d’exercer notre fraternité. Mais, justement, quand nous entrons sur le chemin de la compassion et de la solidarité active, alors augmente en nous une interrogation interminable sur l’incurable souffrance des hommes. Nous en devenons parfois obsédés jusqu’à l’angoisse. Mais qu’est-ce donc que de voir, de faire, et de croire ? Qu’est-ce que croire quand nous-mêmes et les autres nous restons marqués par la souffrance et par le deuil ? C’est aller plus loin encore que la compassion et la solidarité active. C’est nous en remettre à ce que nous ne pouvons pas voir et qui, pourtant, est vrai. C’est reconnaître, souvent dans le silence ou avec des mots pleins de douceur, que la mort a trouvé son maître. Croire, c’est dire, comme les disciples : Nous avons vu le Seigneur. Car c’est le Seigneur Lui-même, le Vainqueur de la mort, que nous voyons lorsque, devant les douleurs humaines, nous allons plus loin encore que la compassion et la solidarité active. C’est là qu’il nous attend, dès à présent. Alors, nous croyons. Et alors aussi nous sommes remplis de joie, une paix immense monte de notre foi et nous envahit, plus forte que toutes nos déceptions, que toutes nos impuissances, que toutes nos défaites contre le mal.

Dimanche 6 mai 2001 – année C 4e dimanche de Pâques

 » L’Agneau sera leur Berger  »

Nous avons nos idées sur le temps. Nous pensons qu’il y a le passé, qui est derrière nous, qui ne reviendra pas, parce que le présent qu’il fut n’existe plus : il est mort. En effet, ce présent, en qui nous sommes à chaque moment, ne dure que pour fuir et fait de nous des mourants en sursis. Ainsi l’avenir, qui est devant nous, n’arrive que pour se transformer en passé. La pensée de cet avenir nous aura bercés de l’illusion que nous pourrions ne pas mourir ! Il nous arrive cependant de penser autrement. Nous avons l’idée que nous vivons aussi de ce qui est passé, d’un souvenir, par exemple, ou d’un engagement que nous tenons autant qu’il nous tient. Le présent, lui aussi, pensons-nous, nous fait vivre, quand l’événement qui s’y produit est joyeux et ressemble à une naissance. Nous pressentons que l’avenir n’est pas trompeur, quand nous mettons notre confiance en quelqu’un : du fait de l’amour qui nous unit, nous ne pourrons jamais être déçus. Ainsi nos pensées sur le temps deviennent plus nuancées. Mais, si nous sommes croyants, nous pouvons les pousser plus loin encore ! Pour les croyants que nous sommes, l’avenir n’est plus seulement devant nous. L’avenir deviendra, certes, du passé, comme tout avenir, quand il se sera réalisé. Mais cet avenir devenu passé ne cesse d’être présent. Ainsi, sans être sortis du temps, nous sommes vainqueurs du temps.  » Ils sont en face du trône de Dieu, et ils lui rendent un culte de jour et de nuit dans son temple, et Celui qui est assis dressera sa tente sur eux. Ils n’auront plus faim ni n’auront plus soif, et il n’y a pas de danger que tombe sur eux le soleil ni aucune ardeur, parce que l’Agneau, qui est au milieu du trône, sera leur Berger, et il les acheminera aux sources des eaux de vie, et Dieu essuiera tout larme de leurs yeux.  » (Apocalypse 7, 15-17) Nous n’avons pourtant pas échappé à la tribulation. Nous n’y échappons pas. Nous n’y échapperons pas. Chacun d’entre nous a la sienne, souvent multipliée, et l’humanité tout entière, dans son histoire, n’en manque pas. Mais, chose étrange ! nous avons  » blanchi  » notre robe  » dans le sang de l’Agneau  » (cf Ibid. 14). C’est chose faite. C’est chose qui se fait. C’est chose qui se fera. Nous en vivons à tout jamais. Mais, au fait, en vivons-nous, ce qui s’appelle vivre ? Au présent de ce jour, exploitons-nous, comme on fait d’un jaillissement intarissable, la victoire de Celui qui d’agneau est devenu berger ? Si nous avons faim, si nous avons soif, si nous sommes épuisés sous le poids du jour, vivons-nous notre épuisement, notre soif, notre faim comme des gens qui ont été, qui sont, qui seront conduits  » aux sources des eaux de vie « , comme des croyants dont le Dieu a essuyé, essuie et essuiera  » toute larme de leurs yeux  » ?

Dimanche 20 mai 2001 – année C 6e dimanche de Pâques

 » Dans la cité, je n’ai pas vu de temple  »

Quand on est dans la foule, on ne voit pas la foule. Pour la voir, il faut s’en détacher, prendre du recul. Ainsi, nous ne savons pas qui nous sommes, nous ne pouvons pas distinguer à quelle société nous appartenons réellement, si nous ne prenons pas du champ. Non pour nous séparer, mais pour découvrir notre identité et la raison de notre rassemblement.  » J’ai vu un ange qui m’entraîna par l’esprit sur une grande et haute montagne.  » (Apocalypse, 21, 10). L’ange fait voir, mais comme seul un ange peut faire voir !  » Il me montra la cité sainte, Jérusalem, qui descendait du ciel, d’auprès de Dieu, elle avait l’éclat d’une pierre très précieuse, comme le jaspe cristallin.  » (Ibid. 10-11) Non pas une ascension, mais une descente ! Ainsi, la cité sainte n’est pas là-bas, ni même là-haut, mais ici. Ou, plutôt, elle vient ici où nous sommes, elle y arrive. C’est à ne pas en croire nos yeux ! Car nos yeux de chair ne nous font pas voir une cité bien protégée et, pourtant, ouverte, avec un mur, des portes, des fondations bien solides. Ils nous font voir une tout autre cité ! Mais nous sommes appelés à voir, c’est-à-dire à croire ce qu’un ange nous montre ! Croire ce que nous ne voyons pas de nos yeux de chair ! Croire ce que nous annoncent les Apôtres, dont les noms sont inscrits sur les fondations de notre cité. Car  » la muraille de la cité reposait sur douze fondations portant les noms des douze Apôtres de l’Agneau.  » (Ibid. 14) Quel est donc le message des Apôtres ? Ils nous annoncent que, dans la cité où nous sommes, il n’y a pas de temple. Du moins, pas de temple à voir.  » Dans la cité, je n’ai pas vu de temple, car son Temple, c’est le Seigneur, le Dieu tout-puissant, et l’Agneau. La cité n’a pas besoin de la lumière du soleil ni de la lune, car la gloire de Dieu l’illumine, et sa source de lumière, c’est l’Agneau.  » (Ibid. 22-23) Ainsi, Dieu et l’Agneau sont le lien de notre cité, ils changent notre foule en une alliance lumineuse. Voilà ce que nous croyons.

Dimanche 16 mai 2004 – année C 6e dimanche de Pâques

La liberté des chrétiens

Qui peut devenir chrétien ? N’importe qui. Nous en savons tous quelque chose. Que chacun en effet pense à ce qu’il est, à sa misère, à la dureté de son cœur. Un jour ou l’autre il nous arrive d’estimer que nous ne sommes pas dignes d’être chrétiens. Ces jours-là sont des jours de vérité. Et pourtant nous sommes chrétiens, nous le sommes vraiment, puisque, sans nul mérite de notre part, la grâce et la joie de croire nous ont été données. Nous restons indignes de ce que nous sommes devenus. Mais nous ne pouvons faire que nous ne soyons devenus croyants. En cela, tous, tant que nous sommes, nous nous ressemblons. Ainsi, depuis son origine, l’Eglise est-elle composée d’hommes et de femmes qui n’en reviennent pas d’avoir été appelés à croire, là où ils étaient, et en restant là où ils étaient. Leur cœur a été changé, il a été libéré, il s’est ouvert, tous peuvent y entrer. Il leur suffit de le reconnaître et de penser sincèrement que le même bonheur peut arriver à n’importe qui. Du coup, en croyant, en devenant avec beaucoup d’autres l’Eglise de Dieu, ils ne forment pas un clan, ni un parti, ni une secte. Parmi eux il ne devrait plus se rencontrer la moindre trace de pharisaïsme. Nous sommes des gens appelés à tendre la main à tous. C’est là-dessus que l’Eglise est fondée. Elle se fortifie, aujourd’hui encore, chaque fois que nos communautés n’existent et ne vivent qu’en ouvrant toutes grandes les portes de leur cœur à tous et donc, cela va de soi, à toutes sortes de gens qui comme nous se jugent indignes de croire, qui eux non plus n’en reviennent pas d’être appelés à recevoir en eux une paix qui les sauve. Tous les signes de reconnaissance que nous pouvons nous donner entre nous n’existent que pour entretenir et raviver parmi nous cette vocation à devenir des frères universels. Voilà en quoi consiste la liberté des chrétiens, la nôtre. Nous sommes rassemblés en une Eglise pour nous y entraîner les uns les autres à nous dégager de toute haine, de toute arrogance, de toute étroitesse, à y exercer joyeusement la mission de paix que le Père a confiée au Christ et que celui-ci nous transmet à son tour. C’est la paix que je vous laisse, c’est ma paix que je vous donne ; ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne.

Dimanche 3 juin 2001 – année C dimanche de la Pentecôte

 » Viens, Esprit-Saint !  »

Le nom d’esprit est bien étrange. Pourquoi ne pas dire, plus simplement, plus concrètement, le souffle ? Le souffle désigne ce qu’il y a de plus insaisissable, de plus immaîtrisable, de plus fort que tout ce que nous pouvons imaginer. Ainsi, le souffle est présent dans le mouvement que nous faisons, sans nous en rendre compte la plupart du temps, quand nous respirons, quand nous aspirons, quand nous expirons. Il est aussi dans le vent, dont nous redoutons la force dévastatrice. Bref, le souffle est léger. Mais le souffle aussi pèse très lourd. Il nous anime, imperceptiblement. Il nous abat, violemment. Que devient donc le souffle, quand nous écrivons ce nom avec une majuscule, quand nous le prononçons dans la foi, quand il devient l’Esprit-Saint ? L’Esprit, le Souffle, manifeste la douceur et aussi l’impétuosité d’un Autre, qui est avec nous, en nous, entre nous. Croire en l’Esprit, c’est faire l’expérience que nous ne sommes pas morts, que nous sommes à jamais vivants, que nous ne sommes pas seuls au monde, que nous avons des frères, que nous avons un Père, que nous sommes, tous ensemble, des fils. On appelle spirituelle cette expérience-là. L’expérience spirituelle est contrastée, comme toute expérience humaine. Quand nous sommes fatigués, il est bon, comme on dit, de souffler ! Mais quand nous sommes raides et durs, il est bon d’être courbé par une bourrasque, comme il arrive aux arbres trop fiers. Cependant, quoi qu’il fasse de nous, l’Esprit nous vient en aide. Dans le labeur, il est le repos ; dans la fièvre, la fraîcheur ; dans les pleurs, le réconfort. Pourquoi ? Parce que l’Esprit est la présence permanente de Dieu à votre vie, à toute notre vie, même quand elle nous paraît méprisable et quand nous la condamnerions. Nous pouvons donc toujours dire à l’Esprit :  » Viens !  » Il n’est jamais un hôte indésirable. En nous transformant, sans nous faire la leçon, l’Esprit nous inspire : il nous enseigne à agir avec les autres en les aimant, comme il nous aspire à lui, qui est l’Amour.

Dimanche 10 juin 2001 – année C La Sainte Trinité

 » Par l’Esprit, nous sommes fils dans le Fils  »

Ce concept d’Esprit, par son étymologie même, a de l’affinité avec celui de souffle. Or, qu’y a-t-il d’autre entre nous, lorsque nous nous entretenons, sinon cet air qui, comme on dit, porte nos paroles ? Faute de ce souffle aérien, où iraient nos paroles ? Pourraient-elles même naître en nous ? Si le souffle nous manque, s’il est coupé, si nous le perdons, si, comme on dit encore, nous venons à le rendre, c’en est fait non seulement de notre je, mais, dans le même temps, de notre société des uns avec les autres : c’est l’approche de la mort ou la mort même. Mais aussi, lorsque ce souffle est émis, nous pouvons dire, à la lettre, qu’il nous échappe : nous n’en sommes pas les maîtres, il va où il veut et, lorsqu’il arrive quelque part, celui qui le reçoit est bien en peine de dire d’où il vient ; tout au plus pouvons-nous dire par où, par qui, le vent, le souffle, l’Esprit est passé. Ainsi l’Esprit est-il bien propre à désigner ce qui nous tient ensemble, ce qui nous entretient, et aussi, sans cesser de nous lier, ce qui toujours défait nos liens passés pour les renouveler, en prolonger la durée, en accroître l’extension : l’Esprit est alliance plus que lien même. Et tout cela, il le fait souverainement : sur lui nous n’avons pas de puissance, c’est en lui que nous sommes, ensemble et chacun. C’est en lui que nous sommes. Mais qui sommes-nous ? Quelle est l’identité de celui qui dit je dans cette alliance, en confessant le Père, à la fois proche et lointain, au-delà de la proximité et de l’éloignement, et en reconnaissant le lien de l’Esprit ? Nous proposons de nommer Fils un tel je. Le Fils désigne, en effet, l’identité que se reconnaît quelqu’un lorsqu’il s’avoue, se reconnaît d’un Père. Alors le je ne se contente pas d’affirmer sa propre existence : il dit surtout que son existence ne tient pas sans un autre, il se reconnaît comme fonction de cet autre, moins d’ailleurs dans son existence que dans son identité. Et lorsqu’il cherche à donner un nom à cet autre, l’énonciation qu’il forme est faite, inséparablement, du nom du Père et du nom de l’Esprit. Car il ne se soutient que d’une origine perdue et du lien qui l’associe à tous ceux qui lui disent tu et auxquels il dit lui-même tu. Ainsi le terme de Fils ne désigne ni l’individu qui ferait face au Père ni la collectivité qui rassemble en un seul tout ceux qui s’adressent les uns aux autres. Le Fils est le nom d’une instance, de l’instance par laquelle l’un est pour l’autre, fonction de l’autre, le Père du Fils, le Fils du Père et chacun de tous les autres, s’il s’en trouve. Du fait qu’il désigne une telle instance, le Fils est à entendre moins comme le lieu d’une naissance que comme celui d’une reconnaissance : reconnaissance de Dieu et de tout ce qui est autre que Dieu, autre que le Père. (Extrait de l’ouvrage Le Dieu commun, Paris, 1982)

Dimanche 17 juin 2001 – année C Le Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Christ.

 » Donnez-leur vous-mêmes à manger  »

Il est dur, il est insupportable de n’avoir pas les moyens de s’acheter de quoi manger. Ceux qui connaissent une telle détresse se sentent exclus de l’humanité. Car les humains, pensons-nous avec raison, doivent tous posséder assez de ressources pour vivre, et vivre par eux-mêmes, de leur travail, qu’on appelle si justement un gagne-pain. Or il y a, dans le monde, des multitudes humaines qui n’ont pas de travail ou, si elles en ont, il ne leur permet pas de vivre. Ainsi, elles dépensent leurs forces en vain. Elles sont exposées à mourir. Oui, il en est ainsi, à moins que quelqu’un ne donne à manger à ceux qui ont faim et ne peuvent pas s’acheter de quoi vivre. Seul le don, non pas l’échange, seul le don sans contrepartie, le don gratuit, peut interrompre la marche sûre vers la mort. Sommes-nous capables d’un tel don ? A cette question nous pouvons répondre théoriquement. Mais seule importe la réponse pratique, effective. Si manque notre réponse positive, et en acte, non seulement l’humanité va à sa perte, mais, si l’on ose dire, par-dessus le marché ( !), nous ne pouvons pas entrer vraiment dans ce que nous appelons LE MYSTERE DE LA FOI : nous n’en avons encore qu’une connaissance en idée.  » Donnez-leur vous-mêmes à manger « , répondait Jésus aux siens, quand ils pensaient ne pas pouvoir nourrir la foule qui les accompagnait. En effet, ils avaient dit à Jésus :  » Renvoie cette foule, ils pourront aller dans les villages et les fermes des environs pour y loger et y trouver de quoi manger : ici nous sommes dans un endroit désert.  » (cf. Luc, 9, 12-13) Ce dialogue est riche de sens. Les croyants que nous sommes n’ont, pour tout viatique sur le chemin de la vie, que la faiblesse de leur foi :  » Nous n’avons pas plus de cinq pains et deux poissons.  » (cf. Luc 9, 13). C’est là tout ce que nous avons, pour nous-mêmes et pour les autres ! Or c’est à partir de cette indigence que nous sommes pourtant nourris à satiété :  » Tous mangèrent à leur faim, et l’on ramassa les morceaux qui restaient : cela remplit douze paniers.  » (cf. Luc, 9, 17) Ainsi, par notre foi, si légère au regard de ceux qui font des comptes, nous sommes nourris en abondance ! Mais comment pourrons-nous l’admettre, nous en émerveiller sans cesse, si nous ne sommes pas capables de donner de nous-mêmes, de notre pain, à ceux qui sont démunis ? Nous évoquons souvent nos difficultés personnelles à croire, et aussi la foi qui manque dans le monde, autour de nous. Sans doute. Mais, à la racine de nos difficultés personnelles à croire, du manque de foi dans le monde, n’y aurait-il pas aussi la dureté de notre cœur, notre impuissance à donner sans attendre de retour ? En vérité, nous risquons toujours d’oublier que le Corps du Christ, présent dans le pain qu’Il nous donne, et le Sang qu’Il a versé pour nous faire vivre, nous sont offerts gratuitement, sans nul mérite de notre part, sans autre réponse que l’obole de notre foi.

Dimanche 20 juin 2004 – année C 12e dimanche du temps ordinaire

Et vous, qui dites-vous que je suis ?

Pour connaître qui est quelqu’un, pour le faire savoir à d’autres, il ne suffit pas de réciter sa carte d’identité. Il ne suffit pas davantage de l’appeler par son nom ni même de pouvoir donner des détails sur son histoire. Déclarer ce qu’est quelqu’un, c’est prendre personnellement position envers lui, s’engager en face de lui. Quand des parents ont dit à leur enfant :  » Tu es mon fils « , leur propos ne relève pas seulement de l’état civil. Leur déclaration est une promesse. Dans l’avenir, ils veulent se conduire envers lui comme des parents, l’aider à grandir, respecter sa liberté et, bien-entendu, ils partageront ses joies et ses peines. Ainsi va la vie entre nous. Que faisons-nous, quand nous déclarons à Jésus :  » Tu es le Messie de Dieu  » (Luc 9, 20) ? Alors, c’est de nous aussi, très directement, que nous parlons. Sinon notre parole est vide. Elle est pleine, au contraire, si nous acceptons, par cette profession de foi, de vivre de la même vie que Lui. Non pas seulement apprendre ce que seront son avenir et le nôtre, mais accepter que notre avenir soit influencé par le sien. Son avenir ? Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’Il soit rejeté par les Anciens, les chefs des Prêtres et des Scribes, qu’Il soit tué, et que, le troisième jour, Il ressuscite. (Luc 9, 22). Notre avenir ? Celui qui veut marcher à Ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour, et qu’il Me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie pour moi la sauvera. (Luc 9, 23-24). Nous demandons, bien sûr :  » Comment cela se fera-t-il ?  » La foi fait de nous tous des fils de Dieu, le Baptême nous a plongés dans le Christ (cf. Gal 3, 26-29). De ce fait, notre identité a changé. Le Juif ou le Païen que nous sommes n’est plus seulement Juif ou Païen. Ainsi en est-il pareillement de notre esclavage et de notre liberté, de notre particularité d’homme ou de femme. Vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus. Et si vous appartenez au Christ, c’est vous qui êtes la descendance d’Abraham ; et l’héritage que Dieu lui a promis, c’est à vous qu’il revient (Gal 3, 28-29). Bref, notre identité véritable, parce qu’elle est celle du Christ, fait de nous tous des être libres, pour pouvoir nous unir avec tous, avec n’importe qui, comme Dieu, dans le Christ, a fait de nous ses héritiers. Toute cette histoire a commencé avec Abraham par la foi. Elle se continue aujourd’hui, encore et toujours, par la foi.

Dimanche 1er juillet 2001 – année C 13e dimanche du temps ordinaire

 » Tu aimeras ton prochain comme toi-même « 

A quoi pouvons-nous reconnaître que nous ne sommes pas libres ? A la haine que nous avons les uns envers les autres. C’est elle qui nous enchaîne et, finalement, nous tue.  » Si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, prenez garde : vous allez vous détruire les uns les autres.  » (Galates 5, 15) Toujours ces mêmes mots reviennent : les uns les autres ! Ainsi, ou bien nous sommes enchaînés les uns aux autres, et c’est le cas lorsque nous entretenons entre nous la haine. Ou bien nous sommes alliés les uns aux autres, et c’est le cas lorsque nous vivons de nous aimer les uns les autres.  » Car toute la Loi atteint sa perfection en un seul commandement, et le voici : Tu aimeras ton prochain comme toi-même.  » (Galates, 5, 14) Nous ne sommes donc jamais seuls dans l’amour ! Tout, dans l’amour, commence au pluriel, et d’abord quand nous sommes au plus intime de nous-mêmes.  » Aime-toi toi-même, dit la Loi, aime-toi comme un prochain, le plus proche, puisque c’est toi-même. Sinon, comment pourras-tu aimer cet autre prochain, qui est en face de toi et qui, souvent, t’affronte ? Il faut d’abord que tu t’aimes toi-même et qu’à cet autre, que tu deviendras ainsi en toute vérité pour toi-même, tu ne cesses de donner de l’amour !  » Mais comment cela sera-t-il possible si ce prochain intime n’est pas digne d’être aimé, si je mérite de me mépriser moi-même ? En effet, l’affaire deviendra difficile, voire impossible. Mais est-il sûr que je doive me mépriser ? Certainement pas. Car, si indigne d’amour que je me juge moi-même, je dois toujours me souvenir que, par la foi, j’ai été libéré de cette pensée-là. Oui, j’avais besoin d’en être libéré, parce qu’elle est un véritable esclavage.  » Frères, si le Christ nous a libérés, c’est pour que nous soyons vraiment libres. Alors tenez bon, et ne reprenez pas les chaînes de votre ancien esclavage.  » (Galates 5, 1) Ainsi, dirons-nous peut-être, nous ne pouvons donc que nous croire libérés par le Christ, que nous croire capables d’aimer, de nous aimer nous-mêmes et d’aimer les autres. Oui, c’est tout à fait vrai. Mais cette foi, que nous pouvons toujours taxer d’être un mirage, c’est elle qui nous fait vivre. Car croire, ici, n’a pas le sens faible qu’il prend quand nous disons, par exemple,  » je crois qu’il fera beau demain « . Croire, ici, ressemble plutôt au geste que nous faisons quand nous sommes assoiffés et que nous prenons de l’eau dans la paume de notre main et que nous buvons !

Dimanche 4 juillet 2004 – année C 14e dimanche du temps ordinaire

Passez et faites passer !

Comme chaque année, beaucoup d’entre nous, pendant cet été, vont se déplacer. Nous allons aller d’un lieu à un autre. Nous voyagerons souvent à plusieurs, en famille ou en groupe. Nous rendrons visite à des amis, à des inconnus aussi. Et si nous ne partons pas en vacances, si nous restons chez nous, des gens peut-être viendront nous voir. Et si nous restons seuls, nous comprendrons mieux que personne sans doute que c’est une grande faveur pour les humains que de pouvoir aller et venir pour se rencontrer. Passer comme passe un passant est une façon d’être que nous connaissons tous. Nous sommes tous, fondamentalement, des êtres de passage. Et je ne pense pas seulement à ce trajet qui sépare notre mort de notre naissance. Dès à présent nous sommes en chemin. Le va-et-vient constitue la trame de notre existence quotidienne. Sommes-nous lassés ou sommes-nous heureux de notre condition de voyageur ? Beaucoup de chose se décident dans la réponse que nous donnons à cette question. Certes, il est douloureux d’être voué à l’errance, à l’instabilité. L’exil est souvent très lourd à porter. Mais qui serions-nous si nous étions constamment assignés à résidence ? L’immobilité est une espèce de prison. Aller et venir, c’est toujours, d’une certaine façon, non seulement revenir, retrouver ce qui avait été perdu ou abandonné, mais plus encore, naître de nouveau. Tel est le sens que le croyant est invité à donner à toutes ses itinérances. Passer, partir, c’est toujours, paradoxalement, être arraché à l’exil pour vivre davantage. Vous serez comme des nourrissons que l’on porte sur son bras, que l’on caresse sur ses genoux. De même qu’une mère console son enfant, moi-même je vous consolerai, dans Jérusalem vous serez consolés. Vous le verrez, et votre cœur se réjouira ; vos membres, comme l’herbe nouvelle, seront rajeunis… (Isaïe 66, 12b-14a) Mais il y a plus encore. En passant, nous faisons passer. En quittant le port, en lâchant les amarres, nous donnons, nous faisons des riches avec ce que nous perdons, et nous en sommes nous-mêmes enrichis ! Telle est la condition du disciple. Or, tout croyant, si faible soit sa foi, est un disciple, il apprend de son maître, et celui-ci lui enseigne la paix, à recevoir la paix et à la prodiguer inlassablement, généreusement et sans illusion. Allez ! Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. N’emportez ni argent, ni sac, ni sandales, et ne vous attardez pas en salutations sur la route. Dans toute maison où vous entrerez, dites d’abord :  » Paix à cette maison « . S’il y a là un ami de la paix, votre paix ira reposer sur lui ; sinon, elle reviendra sur vous. Restez dans cette maison, mangeant et buvant ce que l’on vous servira ; car le travailleur mérite son salaire. Ne passez pas de maison en maison. Dans toute ville où vous entrerez et où vous serez accueillis, mangez ce qu’on vous offrira. Là, guérissez les malades, et dites aux habitants :  » Le règne de Dieu est tout proche de vous.  » (Luc 10, 3-10) Tel est le mystère, l’insondable mystère, de tous nos passages.

Dimanche 15 juillet 2001 – année C 15e dimanche du temps ordinaire

 » Et qui donc est mon prochain ?  »

Il n’est écrit sur le front de personne  » Celui-ci est mon prochain « . Quelqu’un peut être à côté de moi, m’être lié par la parenté, par l’amour, par l’amitié. Il n’est pas pour autant mon prochain. Alors, qu’est-ce qui fait que quelqu’un est mon prochain ? Attention ! Ainsi formulée, la question n’est pas bien posée, du moins si l’on en croit Jésus. A vrai dire, rien ne fait que quelqu’un soit mon prochain. Mais il arrive, en revanche, que je devienne pour un autre son prochain ! Un docteur de la Loi avait demandé à Jésus :  » Et qui donc est mon prochain ?  » (Luc 10, 29). Après avoir raconté une histoire, Jésus l’interroge à son tour :  » Lequel des trois, à ton avis, a été le prochain de l’homme qui était tombé entre les mains des bandits ?  » (Luc 10, 36). Qu’est-ce qui fait donc que je deviens le prochain d’un autre ? Je deviens le prochain d’un autre à partir de deux sources. Il faut d’abord que quelqu’un, un autre que moi, soit dans la détresse,  » dépouillé, roué de coups… à moitié mort.  » (Luc 10, 30) C’est le malheur des autres, de ceux-là mêmes qui me sont le plus étrangers, qui me donne l’occasion de devenir leur prochain. Nous ne devenons le prochain que de ceux qui risquent, sans nous, de perdre leur visage d’homme et de mourir. Mais ce n’est pas tout ! Encore faut-il que la bonté s’éveille en moi et devienne active.  » Un Samaritain, qui était en voyage, arriva près de lui ; il le vit et fut saisi de pitié. Il s’approcha, banda ses plaies en y versant de l’huile et du vin ; puis il le chargea sur sa propre monture, le conduisit dans une auberge et prit soin de lui…  » (Luc 10, 34) Ainsi, je deviens le prochain d’un autre quand je me dépense pour qu’il recouvre la santé, pour qu’il vive. Mais qui donc dit je, ici ? Est-ce bien moi ? N’est-ce pas aussi, sinon d’abord, un autre que moi, qui est en moi, auquel je crois, et qui s’est montré mon prochain ? C’est Dieu Lui-même qui, en Son Fils, est devenu mon frère. C’est Jésus, le Christ, qui  » fait preuve de bonté  » (Luc 10, 37) envers moi, envers tous. Ainsi, par la grâce du Christ, je peux devenir le prochain de qui a besoin de moi. Alors je continue ce qu’Il a fait pour moi :  » Va, et toi aussi fais de même « , nous dit le Christ à tous (cf. Luc 10, 37).

Dimanche 11 juillet 2004 – année C 15e dimanche du temps ordinaire

La Parole dans ta bouche et dans ton cœur

A quoi bon parler ? A quoi bon écouter ? Si nous en sommes à nous poser ces questions, notre cas est grave. Certes, il y a des conversations qui ne sont que des bavardages. Il y a aussi des silences qu’il faut respecter et même, parfois, rechercher. Mais, justement, le silence et la frivolité de certains propos nous révèlent, indirectement, le prix extraordinaire, entre nous, les humains, des paroles que nous échangeons, dans lesquelles nous nous engageons. Nous avons besoin de nous taire. Nous pouvons jacasser. C’est vrai. Mais pourquoi en tirer argument pour discréditer la parole et l’écoute ? Car toute vraie parole entre nous est inséparable de l’écoute. Nous parlons autant par les oreilles que par la bouche. Ecoute la voix du Seigneur… Elle est tout près de toi, cette Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur afin que tu la mettes en pratique (cf. Deutéronome 30, 10-14) Personne donc ne peut dire : Qui se rendra au-delà des mers nous la chercher et nous la faire entendre, afin que nous la mettions en pratique ? (ibid.) Ainsi le Seigneur emprunte-t-Il le chemin de la parole, d’une parole qui écoute, pour se lier avec nous. Or, en se conduisant de cette façon, Il prend le chemin que nous suivons, nous aussi, pour nous lier les uns aux autres. Ce chemin de la parole qui écoute est aussi celui du cœur qui s’émeut et qui s’engage. Car la vraie parole nous appelle à aimer comme ce Samaritain qui fut saisi de pitié (cf. Luc 10, 25-37). En portant secours à l’homme que des bandits avaient laissé à moitié mort, il agit comme quelqu’un qui a écouté ce qu’il voyait, alors que les autres se contentaient de voir. Et, dans le même temps, il a répondu, il a donné sa parole, en répondant personnellement du blessé. Il s’approcha, pansa ses plaies en y versant de l’huile et du vin ; puis il le chargea sur sa propre monture, le conduisit dans une auberge et prit soin de lui. Le lendemain, il sortit deux pièces d’argent, et les donna à l’aubergiste en lui disant :  » Prends soin de lui ; tout ce que tu auras dépensé en plus, je te le rendrai quand je repasserai.  » (ibid.) Mais qui donc est celui qui parle ainsi, en écoutant docilement, activement, la détresse qu’il rencontre ? Qui donc est le Samaritain ? Assurément, c’est le Christ car Dieu a voulu tout réconcilier par lui et pour lui, sur la terre et dans les cieux, en faisant la paix par le sang de sa croix (cf. Colossiens 1, 15-20). Mais c’est aussi n’importe qui. En effet, le Christ, en parlant, en écoutant comme l’a fait le Samaritain, a pratiqué ce que tous nous pouvons écouter, répéter et pratiquer à notre tour, en lisant la Loi qui est écrite dans le cœur de tout homme : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même (cf. Luc, ibid.).

Dimanche 22 juillet 2001 – année C 16e dimanche du temps ordinaire

 » La meilleure part  »

Marthe et Marie sont passées en proverbe. A Marthe le travail, la peine, les soins dépensés pour l’entretien de la vie quotidienne. A Marie le loisir, le plaisir de la pensée et de la contemplation, les délices d’une existence privée de tout souci. Un peu de fréquentation de l’Evangile, un peu de sens de la foi éveillent notre méfiance devant cette interprétation simpliste. Nous observons d’abord qu’il s’agit de deux sœurs. L’une n’accueille pas moins que l’autre. Elles offrent ensemble l’hospitalité au Seigneur. Mais, assurément, elles ne Le reçoivent pas en s’engageant chacune de la même façon. L’une, Marie,  » écoutait la parole  » du Seigneur (Luc 10, 39) L’autre, Marthe  » était accaparée par les multiples occupations du service.  » (Luc 10, 40a). Qui trouve à redire à cette double façon de pratiquer l’hospitalité ? C’est Marthe. Elle fait du Seigneur le juge de la situation :  » Seigneur, cela ne te fait rien ? Ma sœur me laisse seule à faire le service. Dis-lui donc de m’aider.  » (Luc 10, 40 b). Or, le Seigneur ne blâme pas l’empressement de Marthe. Mais Il n’accède pas à sa requête. Pourquoi ? Marthe, comme chacun de nous, doit comprendre que l’accueil fait un tout, et aussi l’accueil du Seigneur. L’accueil, lorsque nous le pratiquons, est fait, pour chacun de nous, de service et d’écoute. Pas de l’un sans l’autre. Aucun de nous n’est seulement Marthe ou seulement Marie. Si nous accueillons, nous sommes, chacun, l’une et l’autre. En acceptant d’être ainsi partagés en nous-mêmes, nous comprendrons que l’écoute ne dispense pas du service, mais est meilleure que lui, parce que l’écoute, quelle qu’elle soit, donne au service son sens. Et le sens du service, de tout service, est de conduire à une rencontre. Est-ce que nous voudrions nous passer de rencontrer les autres et cet Autre, qu’est le Seigneur ?  » Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part : elle ne lui sera pas enlevée.  » (Luc 10, 42)

Dimanche 29 juillet 2001 Année C – 17e dimanche du temps ordinaire

 » Seigneur, apprends-nous à prier  »

Quand nous prenons la parole, nous ne passons pas notre temps à raconter des histoires. Nous ne sommes pas non plus toujours en train de décrire les gens et les choses que nous voyons. Pas davantage nous n’importunons sans cesse nos interlocuteurs en leur posant des questions. Quand nous prenons la parole, il nous arrive aussi de demander quelque chose, de supplier. Nous disons fréquemment, sans toujours bien y penser:  » Je vous en prie « . Prier révèle que nous sommes dans le besoin. Certains pensent qu’il est humiliant de demander. Pourquoi ? Chacun avance ses raisons. En les écoutant, nous pouvons les trouver légères. Laissons-les. Tournons-nous d’un autre côté. Prier est un geste qui nous révèle que nous sommes liés les uns aux autres pour l’entretien de notre propre vie, pour subsister ou faire vivre les autres. Il est humain de prier. En priant, nous découvrons notre humanité. Telle est en tout cas l’opinion de Jésus.  » Supposons que l’un de vous ait un ami et aille le trouver en pleine nuit pour lui demander: `Mon ami, prête-moi trois pains: un de mes amis arrive de voyage, et je n’ai rien à lui offrir. ‘  » (Luc 11, 5-6) S’il est humain de prier, c’est parce que, dans l’humanité, il y a des relations d’amitié. Nous ne prions que des amis. C’est sans doute pour cela qu’il n’y a rien d’humiliant à prier. Mais l’amitié manque parfois, souvent même. C’est vrai. Pourtant la prière n’est jamais déplacée. Elle est plus forte que le cœur indifférent ou sec. Croyons-en Jésus.  » Si, de l’intérieur, l’autre lui répond: `Ne viens pas me tourmenter ! Maintenant, la porte est fermée; mes enfants et moi, nous sommes couchés. Je ne puis pas me lever pour te donner du pain., moi, je vous l’affirme : même s’il ne se lève pas pour les donner par amitié, il se lèvera à cause du sans-gêne de cet ami, et il lui donnera tout ce qu’il faut.  » (Luc 10, 7-8) La prière transforme les cœurs, celui du suppliant, celui du supplié.

Dimanche 6 septembre 1998 23e dimanche du temps ordinaire – Année C

 » Afin que notre vie ne soit plus à nous-mêmes; mais à Lui qui est mort et ressuscité pour nous… »

« Les réflexions des mortels sont mesquines, et nos pensées, chancelantes; car un corps périssable appesantit notre âme, et cette enveloppe d’argile alourdit notre esprit aux mille pensées. » (Sagesse, 9, 14-15) D’où vient donc que nous sommes timides dans notre foi, que nous n’osons pas nous risquer dans l’espérance ? De ce que nous sommes intérieurement paralysés par là mort. Elle nous habite et nous en ressentons les avancées jusqu’au plus secret de nous-mêmes. Notre esprit lui-même semble vaincu par elle. Cependant, parce que nous croyons, une autre force que celle de la mort nous travaille. Un autre esprit, l’Esprit de Dieu, est présent à notre esprit. La Sagesse de Dieu, plus puissante que notre peur, bouscule notre sagesse « Qui aurait connu Ta volonté, si Tu n’avais pas donné la Sagesse et envoyé d’en haut Ton Esprit-Saint ? » (Sagesse, 9, 17) Dès lors, nous voilà rendus audacieux, malgré notre faiblesse. Nous sommes devenus assurés, mais non pas en nous-mêmes, car nous savons qui nous sommes : « un songe… une herbe changeante : elle fleurit le matin, elle change; le soir, elle est fanée, desséchée. » (Psaume 89, 5-6) Notre assurance nous vient de ce qu’un Autre que nous, qui est notre Seigneur et notre Frère, marche devant nous sur des chemins, les nôtres, où sans Lui nous péririons. C’est Lui, en nous et avec nous, et non pas nous, dans notre solitude, qui achève ce que nous avons commencé. C’est Lui qui s’attaque à plus fort que nous. Puisque nous croyons, personne ne peut dire de nous : « Voilà un homme qui commence à bâtir et qui ne peut pas achever. » (Luc 14, 30) Ainsi dès à présent, nous pouvons ne pas nous confondre avec ce que nous possédons ou, plutôt, avec ce qui nous possède et qui, pourtant, nous lâchera un jour. Tout de suite, nous sommes appelés à la liberté. La crainte de perdre ce que nous avons et même ce que nous sommes ne nous obsède plus ! Nous pouvons laisser résonner en nous la déclaration de Jésus, adressée à tous « Celui d’entre vous qui ne renonce pas à tous ses biens ne peut pas être mon disciple.  » (Luc, 14, 33 ) Bien plus, nous pouvons affronter avec une immense espérance tout ce qui, dans nos vies, est le signe avant-coureur de la mort : « Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher derrière moi ne peut pas être mon disciple. » (Luc, 14, 27) Ce n’est pas une affaire de courage : c’est le fruit de notre foi ! Car, sur la croix de Jésus, la mort elle-même a été défaite. Nous ne faisons que prolonger jusqu’à la fin du monde la victoire de Jésus dans notre propre chair.

Dimanche 9 septembre 2001 – année C 23e dimanche du temps ordinaire

 » Aller jusqu’au bout  »

Nous avons d’étranges rapports avec l’Evangile. Tantôt nous apprécions qu’il exige beaucoup de nous, qu’il soit austère. Tantôt nous voudrions l’adoucir, le rendre plus supportable. Est-ce qu’il ne suffit pas que l’Evangile se recommande à nous par la vérité de son humanité ? Tout le reste alors est à mettre sur le compte de nos humeurs changeantes. Oui, l’Evangile nous entretient de ce qui est le plus vrai dans notre condition humaine et, avant tout, sinon toujours, de la vie et de la mort, et aussi du désir que nous avons de conserver la vie, de ne pas mourir. A cet égard, l’Evangile n’est guère original. Il appartient à une littérature abondante. La singularité de l’Evangile est de diriger notre attention vers ce qui nous fait mal, mais pour nous annoncer, comme une Bonne Nouvelle, que nous en sommes devenus vainqueurs. Nous avons la force non seulement de porter notre croix, mais encore, plus simplement, de la porter, pourvu que nous donnions notre foi à Jésus :  » Quiconque ne porte pas sa croix et ne vient pas derrière moi ne peut être mon disciple.  » (Luc 14, 27) Puisque nous sommes des disciples, qu’est-ce donc que nous apprenons de notre maître ? Nous apprenons que Lui-même porte avec nous notre croix ou, comme on voudra, que nous portons la Sienne, et que cette croix est devenue glorieuse, comme un trophée de la victoire remportée sur notre ennemie, la mort. Ce qui nous fait mal ne devient pas un bien, mais ce n’est plus un obstacle. C’est devenu un chemin, et un chemin très commun, car nous le prenons tous, bon gré, mal gré. Le prendrons-nous comme un chemin qui nous conduit au triomphe, qui déjà nous le donne, puisque nous y sommes précédés par Jésus ? Ou bien ressemblerons-nous à ce roi qui estime n’avoir pas assez de forces pour écraser l’adversaire et qui, pour cette raison, n’engage même pas le combat (cf. Luc 14, 31-32) ? La présence de Jésus à notre foi nous assure que nous pouvons dépenser notre vie jusqu’au bout sans compter. Avec Lui nous avons assez pour n’avoir pas peur. Et personne ne se moquera de nous, comme si nous avions été téméraires. Croire, c’est vivre avec l’humble assurance que nous avons avec nous, en nous, quelqu’un qui nous permet d’achever notre vie, comme on fait pour une construction réussie. (cf. Luc 14, 28-30). Mais, assurément, celui vers qui nous allons, en disciples comme vers un maître, ne peut être confondu ni avec notre père, ni avec notre mère, ni avec notre épouse, ni avec nos enfants, ni avec nos frères et sœurs, ni, surtout, avec nous-mêmes (cf. Luc 14, 26). Bref, Il n’est rien ni personne de tout ce qui nous donne de vivre et aussi de mourir ! Il est en nous, entre nous, avec nous, comme celui qui, dès à présent, par la foi, nous emporte jusqu’au bout d’une vie où il y a la mort, et plus loin encore.

Dimanche 19 septembre 2004 – 25e dimanche du temps ordinaire – Année C

Sur Amos VIII, 4-7

Écoutez ceci, vous qui gobez le pauvre,

Pour faire un sabbat aux humbles de la terre…

Le pauvre nous est insupportable, mais pas à cause de sa détresse, parce qu’il nous ferait pitié. Nous voulons le supprimer parce que nous n’acceptons pas qu’il existe. Aussi voudrions-nous l’avaler, comme nous faisons pour l’air que nous aspirons, afin de nous en remplir les poumons et ainsi vivre plus à l’aise. Comme on dit familièrement, nous sommes prêts à faire la fête aux indigents ! Nous voulons les supprimer en nous repaîssant d’eux.

Pourquoi cet acharnement à tirer profit des misérables ?

Parce que nous sommes dominés par une avidité insatiable. Le temps ne porte pas assez fruit. Quel dommage qu’il y ait des pauses dans l’année, dans la semaine ! Notre intérêt est chose sacrée, nous faisons une religion de l’accroissement de notre revenu.

Quand sera-t-elle passée, la nouvelle lune,

Et le sabbat, et nous ouvrirons nos sacs de blé…

Nous méprisons toute équité quand il s’agit d’augmenter nos ressources.

Pour agrandir le sicle,

Pour tordre les balances de fausseté…

Nous tirons parti de tout, même de ce qui devrait être respecté, même de ce qui n’a pas de valeur marchande. Car tout peut nous rapporter !

Pour acquérir avec de l’argent les faibles,

Et le pauvre au prix d’une paire de chaussures,

Et des déchets de blé nous ferons notre gain…

La pauvreté, celle qui frappe la chair des autres, celle aussi qui blesse notre propre chair, et jusqu’à nos pensées, nos sentiments, en mot, tout dénuement, quel qu’il soit, voilà ce que nous voulons anéantir, et cela avec la prétention, illusoire, d’en devenir plus puissants.

Car, et c’est là un grand mystère, la faiblesse résiste. Elle est à côté de nous, entre nous, en nous, l’invincible témoin d’un Autre.

IHVH jure par la gloire de Jacob :

 » Non, jamais je n’oublierai tout ce qu’ils ont fait ! « 

Dimanche 20 septembre 1998 25e dimanche du temps ordinaire – Année C

Quel Dieu aimons-nous ?

« Quand donc la fête de la nouvelle lune sera-t-elle passée, pour que nous puissions vendre notre blé ? Quand donc le sabbat sera-t-il fini, pour que nous puissions écouler notre froment ? Nous allons diminuer les mesures, augmenter les prix, et fausser les balances. Nous pourrons acheter le malheureux pour un peu d’argent, le pauvre pour une paire de sandales. Nous vendrons jusqu’aux déchets du froment  » (Amos 8, S-6). Ainsi, nous pouvons ne pas donner à autrui ce que nous lui devons, nous pouvons exiger de lui ce qu’il ne nous doit pas. Bref, nous avons le pouvoir d’être injuste. Et ce pouvoir, nous ne manquons pas de l’exercer. C’est vrai de tous les hommes, de nous donc aussi, et en toutes choses. Car tromper les autres n’est pas réservé aux moments où de grands intérêts sont en jeu.  » Celui qui est digne de confiance dans une toute petite affaire est digne de confiance aussi dans une grande. Celui qui est trompeur dans une petite affaire est trompeur aussi dans une grande.  » (Luc 16, 10) Or, pour nous qui croyons en l’Alliance de Dieu, cette injustice n’est pas seulement une faute morale. Ou, plutôt, la faute, ici, nous conduit à nous interroger sur le sérieux de notre foi en cette Alliance, où Dieu lui-même fait confiance, où Dieu lui-même donne.  » Si vous n’avez pas été dignes de confiance avec l’Argent trompeur, qui vous confiera le bien véritable ? Et si vous n’avez pas été dignes de confiance pour des biens étrangers, le vôtre, qui vous le donnera ?  » (Luc 16, 11-12) Sommes-nous attachés à un Dieu qui nous estime assez pour nous faire confiance, au point qu’il croit lui-même, pour ainsi dire, en notre fidélité ? Aimons-nous vraiment un Dieu qui nous donne ce qui nous revient, ce qui est à nous ? Ou bien, est-ce que, par hasard, nous irions imaginer, à la place de notre foi, un Dieu fraudeur, qui manquerait à ses engagements et à sa parole ? « Aucun domestique ne peut servir deux maîtres : ou bien, il détestera le premier, et aimera le second; ou bien, il s’attachera au premier, et méprisera le second. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent.  » (Luc, 16, 13) En définitive, nous qui croyons, quel Dieu a notre cœur ? Est-ce un Dieu qui se ferait le complice de nos tricheries et qui se conduirait envers nous comme un malhonnête homme ? Est-ce un Dieu de droiture et de fidélité ? En tout cas, nous savons bien quel Dieu nous chantons dans notre prière.  » Qui est semblable au Seigneur notre Dieu ? Lui, il siège là-haut. Mais il abaisse son regard Vers le ciel et vers la terre. De la poussière il relève le faible, Il retire le pauvre de la cendre. Pour qu’il siège parmi les princes, Parmi les princes de son peuple.  » (Psaume 112,5-8)

Dimanche 23 septembre 2001 – année C 25e dimanche du temps ordinaire

 » Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent.  »

Parlons un peu morale. Il n’est pas permis de gaspiller les biens qu’on a la charge d’administrer. Il n’est pas permis non plus de gruger leur propriétaire en favorisant par des ristournes les débiteurs de son patron pour s’en faire des amis. C’est entendu. On ne le discute pas. Pourtant, Jésus fait l’éloge d’un  » gérant trompeur  » (Luc 16, 8) Alors, que penser ? Tout simplement, que Jésus, ici, ne parle pas morale. Mais de quoi parle-t-il donc ? Jésus nous met dans la vérité de notre condition d’hommes qui croyons en Dieu. Il nous rappelle que nous sommes insolvables et, qui plus est, incapables de rien faire pour, à la longue, parvenir à rembourser ce que nous avons dilapidé. Et, pourtant, il n’y a pas de quoi désespérer ! Pourquoi ? Parce que nous avons dissipé un trésor inépuisable. Il nous suffit donc de continuer à puiser, encore et encore. Et nous ne serons pas condamnés ! Oui, mais à une condition. Nous ne pouvons pas nous en mettre plein les poches. Notre créancier y trouvera son compte ( !), si nous continuons à le dévaliser pour enrichir autrui. Car il fait cause commune avec autrui, avec tous ceux qui lui doivent quelque chose (et qui donc n’est pas débiteur envers lui ?) Si nous continuons à enrichir les autres de ce que nous lui devons à lui, il n’y verra donc pas malice. C’est ainsi que nous lui rendrons vraiment ce que nous lui devons. Ainsi, nous découvrirons que nous ne donnons jamais que ce qui ne nous appartient pas. Et, pourtant, nous ne volons personne. Pourquoi ceux qui croient en Dieu voient-ils ainsi les choses ? Parce qu’ils croient que leur créancier est souverainement désintéressé et qu’il ne souhaite rien tant que de nous associer à son propre désintéressement. Dieu ne veut pas rester seul à être prodigue. Nous autres, nous ne pouvons pas le servir comme notre maître si nous ne pratiquons pas la même loi que celle à laquelle il se soumet.  » Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent  » (Luc 16, 13)

Dimanche 30 septembre 2001 – année C 26e dimanche du temps ordinaire

 » Il y avait un homme riche  »

Nous pouvons être placés les uns à côté des autres sans vivre les uns avec les autres. Autant dire que nous pouvons passer tout le temps de notre existence comme des morts qui seraient juxtaposés. Rien ne va des uns vers les autres. Rien ne passe entre nous. Nous n’échangeons pas même un regard.  » Il y avait un homme riche, qui portait des vêtements de luxe et faisait chaque jour des festins somptueux. Un pauvre, nommé Lazare, était couché devant le portail, couvert de plaies. Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; mais c’étaient plutôt les chiens qui venaient lécher ses plaies.  » (Luc 16, 19-21) Il faut qu’intervienne la mort – la mort réelle, si l’on peut dire ! – pour que soit révélé l’état de mort dans lequel nous étions… de notre vivant !  » Or le pauvre mourut, et les anges l’emportèrent dans le sein d’Abraham. Le riche aussi mourut, et on l’enterra.  » (Ibid. v. 22) Quelle différence entre les deux ! L’un s’en va vers le lieu où l’on se confond avec la terre, où l’on disparaît. L’autre s’en va vers le lieu où l’on naît,  » dans le sein d’Abraham  » Heure de vérité. De quoi manquait donc Lazare, le pauvre, mais aussi bien le riche ? L’un et l’autre manquaient de vivre l’un avec l’autre, l’un pour l’autre. Là aurait été pour chacun le bonheur. Car il n’était ni dans l’opulence du riche ni, bien sûr, dans la détresse du pauvre. Dans cette communauté se trouve le vrai trésor d’une vie, la seule richesse qui la rende impérissable. Pour être heureux, il suffit donc de vivre ensemble vraiment, en commun. On se prépare alors, sans même le savoir, à écouter quelqu’un, un Autre, qui parle, et qui nous fait vivre : là est le vrai miracle, là est la résurrection.  » ‘Père Abraham, si quelqu’un de chez les morts va les trouver, ils se repentiront.’ Mais il lui dit : ‘Du moment qu’ils n’écoutent pas Moïse et les Prophètes, même si quelqu’un se lève d’entre les morts, ils ne seront pas convaincus.’  » (Ibid. v. 30-31)

Dimanche 26 septembre 2004 – 26e dimanche du temps ordinaire – Année C

Ils ont Moïse et les Prophètes : qu’ils les écoutent ! (Luc 16,29)

L’un est protégé de tout contact avec autrui par son enfermement en lui-même. Sa richesse est l’expression et le signe de sa suffisance. Il est anonyme. L’autre porte un nom, il s’appelle Lazare, c’est-à-dire Dieu-aide. Il est blessé dans son corps, à la limite de l’humain, jusqu’à offrir ses plaies aux chiens. Il est avide d’être nourri par les déchets de la table du riche, mais en vain. Le dénuement le plus total caractérise sa condition. La mort révèle la vérité de ces deux situations, la différence, incommensurable tel un abîme, qui les sépare. Lazare, apparaît comme un homme qui existe dans la foi et dans l’alliance : il est né d’Abraham, des porteurs de nouvelles l’escortent. L’autre se confond avec la terre. Entre les deux la communication est impossible, alors que, de leur vivant, elle aurait pu se produire. Tout se passe comme si la solitude somptuaire du riche était devenue immuable, tandis que la détresse et la solitude de Lazare sont définitivement supprimées. Le riche a beau demander qu’un lien soit établi. Que de l’eau, du moins, rafraîchisse sa langue ! Car le feu l’atteint surtout dans l’organe qui lui permettrait de communiquer. Que ses frères de sang puissent profiter de son exemple ! Qu’on les avertisse, afin qu’ils soient instruits par les faits ! Or, cela même n’est pas possible Pourtant, nulle fatalité ne pèse sur toute cette histoire. Ils étaient, comme tous les êtres humains, dans un monde où l’on parle. Il suffisait d’écouter! Que disaient ces paroles? L’illusion de l’invulnérabilité et le salut, ce salut fût-il ignoré de qui souffre. Or, l’illusion était depuis longtemps dissipée et le salut annoncé. C’est Abraham lui-même qui le déclare, l’homme de la foi. Un fait, un mort rendu à la vie, ne serait donc qu’un prodige insaisissable dans sa vérité, si manquent le moindre désir d’union, l’attente obstinée d’une alliance. Car ce désir et cette attente font déjà passer à la vie impérissable : ils l’accueillent.

(paru dans Paris Notre-Dame du 23/09/2004)

Dimanche 3 octobre 2004 – 27e dimanche du temps ordinaire – Année C

Sur Habacuc I, 12 – II, 4

Dès avant n ‘est-ce pas Toi, IHVH,
Mon Dieu, mon Saint ?

Nous ne mourrons pas!

C’est une déclaration. Comme pour l’amour ou la haine, comme pour la paix ou la guerre, je m’adresse à quelqu’un, ici, à l’Autre, à IHVH, et Je Lui parle de ce qu’Il est pour moi, Nous tenons ensemble. Une extrême puissance d’affirmation porte ma déclaration. J’écarte même, par une énergique négation, comme en un cri de victoire, ce qui n’a pas, ce qui n’a jamais eu de consistance, la mort. Ni Lui ni moi ni nous ensemble, nous ne mourrons. Il en est ainsi, puisque, alors qu’il n’y avait pas encore d’avant, l’Autre est mon Dieu, mon Saint. Voilà ce que je lui signifie, à Lui, d’abord, mais aussi à moi-même et à qui peut m’entendre.

Oui, certes, il y a Lui mais il y a aussi un autre que Lui. Quel rapport puis-je établir entre eux ?

Sans même formuler une telle question, je peux d’emblée Lui faire savoir, à Lui, quelle serait la réponse. Car, comme Lui, je la connais. Cet autre que Lui n’est pas là pour me détruire – c’est impossible, puisque nous ne mourrons pas – mais pour prononcer un jugement sur ce que je suis et ainsi faire apparaître ma vérité. Toi, Tu tiens tellement à moi, à mon intégrité, que Tu lui as confié la charge de m’émonder, en le plaçant ici, dans ce même monde, où je suis. Il y est aussi solide que Toi, résistant comme la pierre. Mais ce n’est pas à lui que je m’adresse, c’est à Toi.

IHVH, pour un, jugement Tu l ‘as établi,

Rocher, pour châtier, Tu l’as affermi.

Cependant, Tu es bien étrange, et je Te le dis. Car, enfin, Ton regard est net, il n’est pas souillé par la vue du mal. Maïs il y a plus encore, ce qui, d’ailleurs, n’est pas dépourvu d’une certaine ambiguïté. Tu n’es même pas capable d’arrêter Tes yeux sur la souffrance. Est-ce par répulsion? Par indifférence? Quoi qu’il en soit, c’est un fait, Tu supportes le spectacle des traîtres, la perfidie Te laisse insensible. Tu n’es pas ému par la voracité du méchant, quand celui-ci l’emporte sur le juste, comme s’il ne pouvait pas tolérer sa présence, comme s’il voulait se nourrir de lui, en l’absorbant. Bref, Tu traites les humains comme s’ils étaient des animaux, des êtres sans loi. Il n’y a rien qui les maîtrise.

Les veux trop purs pour voir le mal,
Tu ne peux regarder la souffrance
Pourquoi regardes-Tu les traîtres,
Es-Tu sourd quand un méchant avale un plus juste que lui ?
Tu fais de l’humain comme des poissons de la mer,
Comme des reptiles qu’on ne domine pas.

Mais moi, tout au contraire, rien ne m’échappe de la conduite de cet autre que Toi. Il agit à l’égard de tous comme un pêcheur habile et chanceux. Ses prises le jettent dans l’exultation. Rien plus, il se fait une religion de ses pratiques frauduleuses. Il devient dévot, idolâtre de tout son arsenal de capture. Il confond le sacré avec tout ce qui favorise son profit. Qu’en penser ? A qui m’adresser ? Est-ce vers Toi que je me tourne ou vers moi quand, dans mon indignation, je m’interroge, me révolte ? Qu’est donc devenue cette histoire dans laquelle nous vivons ? Ne sera-t-elle à tout jamais qu’une succession ininterrompue de tueries au bénéfice de cet autre que Toi ? Car, bien sûr, c’est lui qui se comporte de cette façon, ce n’est pas Toi. Mais quand même !

Tous, il les remonte avec l’hameçon,
Les tire avec son filet,
Les ramasse avec sa nasse.
C’est pourquoi il se réjouit, il jubile.
C’est pourquoi il sacrifie à son filet,
Il encense sa nasse.
Car, par eux, grasse est sa portion
Et copieuse, sa nourriture.
Videra-t-il sans trêve son, filet
Pour massacrer des gens sans pitié ?

Qui donc, d’ailleurs, est pris à ce jeu dans lequel un homme s’empare non d’un animal mais d’un autre homme, pour s’en repaître en le détruisant ? Qui se comporte comme une bête sauvage ? A vrai dire, la violence du prédateur implacable ne serait-elle pas la caricature horrible de la liberté souveraine qui, en réalité, appartient à ses victimes, à ceux qu’il prend dans le réseau de ses ruses ? Non, il n’est pas possible qu’il m’abuse. Il n’est pas à Ton image. Rien de Toi ne se laisse voir dans ses façons d’agir. Aussi ai-je mieux à faire qu’à décrire, non peut-être sans une complaisance suspecte, la conduite trompeuse de cet autre que Toi. Pourquoi même perdre mon temps à m’interroger sur son avenir ? Il n’a pas d’avenir. Continuer à le regarder, à le contempler presque, comme s’il me fascinait, serait indécent.

Je deviendrai veilleur, semblable à une sentinelle qui garde la place. Je veux épier ? Mais quoi donc ? Non pas ce que fait l’autre mais ce que Tu vas dire, Toi, Toi que j’allais en venir à confondre avec lui. Car, pour un peu, je ne Te parlerais plus, je me préparerais seulement à écouter Tes plaintes contre moi. Car, bien sûr, j’arriverais à m’en persuader, c’est Toi qui m’attaques, c’est Toi qui m’en veux. Aussi je m’apprête à riposter aux reproches que Tu m’adresses, aux propos que Tu pourras répondre à mes récriminations.

A mon poste de garde je me tiendrai,
Je resterai debout sur mon rempart,
Je guetterai pour voir comment Il parle contre moi,
Comment je répliquerai à mes reproches.

La réponse vient. L’Autre, IHVH, répond. Or, Tes propos n’ont rien de commun avec ce que je pouvais redouter, car je me trompais encore en pensant que Tu allais prendre la position d’un procureur. Tu ne me parles que pour faire naître en moi la confiance.

Je voulais voir. C’était encore un spectacle que je recherchais. Toi, Tu parles de vision. C’est tout autre chose, et c’est bien singulier. Car cette vision, Tu ne la montres pas. Tu me commandes de l’écrire, et même de la sculpter distinctement sur la pierre ou le bois, non pas pour qu’on la regarde maïs pour qu’on coure la lire, pour qu’on la lise en courant, pour qu’on la lise couramment. C’est un déchiffrement, non une représentation, un travail, non une fascination.

IHVH répondit et dit :
 » Ecris une vision
Et grave-la sur les tablettes,
Afin que coure qui la lit… « 

Ainsi donc encore une vision, une de plus, mais celle-là ne propose pas une image, elle fixe une date, un moment. Bien plus, elle est comme un souffle : elle aspire. Qui donc ? Ceux qui se livrent à elle, mais sans rien voir pourtant ou, plutôt, en voyant ce qu’elle dit sans qu’il y ait rien à percevoir avec les yeux : qu’il y a, qu’il y aura une fin. Voilà la vérité. Ce n’est pas une tromperie.

Car c’est encore une vision pour un temps qui est fixé,
Elle aspire à une fin et ne mentira pas.

Mais cette fin, je ne la vois pas. Que faire donc ?

Tu me commandes alors de changer ma passion de voir en attente. La fin sera présente dans mon attente. Dans ma persévérance de veilleur je réaliserai que la vision n’est pas mensongère, qu’elle ne me tient pas en haleine toujours en vain, pour un après indéfiniment différé.

Si elle tarde, attends-la,
Car elle viendra, elle viendra, elle ne sera pas sans délai.
Voici, elle est enflée, elle n’est pas droite, son âme en lui,
Mais un juste vit par sa fidélité.

Décidément, c’est ma façon d’endurer le temps qui est changée. L’autre, celui dont la conduite n’était pas droite, il n’était que du vent : enflure ! Le juste – pourquoi pas moi ? – est seul vivant. J’avais bien raison de proclamer que nous ne mourrons pas, pas plus que Toi. Le juste vit de sa fidélité même. C’est elle qui le nourrit.

Dimanche 10 octobre 2004 – 28e dimanche du temps ordinaire – Année C

Tous les dix sont lépreux. Tous les dix supplient Jésus de les prendre en pitié. Jésus les voit tous les dix. Il les envoie tous les dix se montrer aux prêtres. Tous les dix partent. Tous les dix sont purifiés.

Un seul d’entre eux voit qu’il est guéri. Un seul revient vers Jésus. Un seul le remercie et rend gloire à Dieu.

Cet unique était Samaritain. Était-il le seul étranger ? Nous n’en savons rien. Chacun, d’ailleurs, n’est-il pas toujours un étranger pour qui est au-delà de la frontière de son territoire ou de son groupe ? Ainsi le Samaritain pour le Galiléen, le Galiléen pour le Samaritain. Nous sommes tous mutuellement des étrangers les uns pour les autres. Aussi bien le Samaritain n’a-t-il pas perdu sa qualité d’étranger mais seulement sa situation d’impur, sa condition de malade, comme les neuf autres.

Mais il a suffi aux neuf autres d’être purifiés, d’être guéris, de se retrouver incorporés à la société, de recouvrer leur intégrité physique. De ce fait, ils formaient maintenant un groupe homogène avec tous. Purifiés, guéris, ils n’étaient plus traités en exclus, ils n’avaient plus à se tenir à l’écart des autres. Mais ce qui leur était arrivé sur la parole de Jésus, ils ne le ressentaient pas comme un événement extraordinaire dans lequel leur relation à Dieu serait puissamment à l’œuvre. ils ne se regardaient pas comme d’un tout autre pays encore que celui dans lequel ils vivaient déjà et dans lequel ils avaient pu reprendre leur place. Selon eux, tout était revenu dans l’ordre. Ils avaient profité d’une restauration. Ils n’avaient pas bénéficié d’une révolution.

Le Samaritain, lui, reste un étranger. Sans perdre la sienne, il a accédé à une citoyenneté nouvelle. Celle-ci lui a été octroyée par grâce. De cette grâce il fait publiquement l’expérience. Les neuf autres n’en sont pas privés mais ils ne la reconnaissent pas, ils n’en sont donc reconnaissants à personne. Lui seul ne se satisfait pas d’avoir reçu cette grâce. Il fait retour sur elle. Littéralement, il rend grâce à Jésus, il donne à Dieu de la gloire. L’étranger qu’il demeure ne banalise pas la faveur qui lui a été accordée. Il l’éprouve comme une rénovation de son être.

En se conduisant comme il a l’a fait, Jésus le lui déclare, il a fait et il fait encore l’expérience de croire, qui manque aux neuf autres. Or, en croyant, il avance désormais, comme Jésus lui-même, sur un chemin frontalier – entre Samarie et Galilée ! Il n’est pas réduit à l’identité qu’il tient de sa naissance ou des circonstances. Il rejoint, par la médiation de Jésus, ceux dont il était censé être séparé, Dieu lui-même et tous les autres, il le sait et il le publie. Il est séparé, toujours par la médiation de Jésus, de ceux qui n’auraient pu que statuer sur le maintien de son exclusion sociale – il est revenu vers Jésus, en effet, sans avoir, semble-t-il, rejoint les prêtres ! -, il le sait et il le publie. Bref, pour avoir cru, par sa foi, non seulement il est purifié et même guéri, mais il est sauvé. Il peut donc, sur l’ordre de Jésus, se redresser et prendre la route. Il est libre.

Dimanche 11 octobre 1998 28e dimanche du temps ordinaire – Année C

Une rencontre qui libère

Il y a de bonnes rencontres. II y en a de mauvaises. Une bonne rencontre se reconnaît à, ce qu’elle nous a rendus plus libres. Nous n’avons pas été asservis à quelqu’un. Si nous étions encore incertains dans notre marche, nous sommes devenus plus sûrs et confiants pour aller de l’avant. Quelqu’un nous a permis de nous dégager de ce qui nous entravait. Il en va ainsi, et c’est heureux, de la rencontre de nos parents, tout au long de notre éducation, ou de la rencontre d’un époux, d’une épouse, d’un ami, d’un maître véritable. Chaque fois, un lien s’est établi. Il demeure. Mais il n’est pas pour nous une chaîne ! Ainsi, nous avons découvert qu’une vraie rencontre d’alliance nous libère. Il n’en va pas autrement avec Dieu, qui est présent, par l’Esprit de Son Fils, à l’intérieur de toutes nos rencontres. Plus que nul être en ce monde, Dieu rend sa jeunesse à notre vie. Comme il arriva à Naaman, puisque Dieu nous rencontre, notre chair, c’est-à-dire tout ce que nous sommes, est rajeunie.  » Le général syrien Naaman, qui était lépreux, descendit jusqu’au Jourdain et s’y plongea sept fois, pour obéir à l’ordre du prophète Elisée; alors sa chair redevint semblable à celle d’un petit enfant: il était purifié!  » (2 Rois 5, 14) Que pouvons-nous donner en reconnaissance pour notre liberté recouvrée? Rien d’autre que la confession joyeuse que nous avons rencontré Dieu en devenant porteurs d’un avenir. Comme Naaman, nous pouvons nous écrier:  » Je le sais désormais : il n’y a pas d’autre Dieu sur toute la terre, que celui d’Israël !  » (2 Rois 5, 15) Mais les présents que nous pouvons diriger vers Dieu, pour marquer l’événement de Sa rencontre et de notre libération, seront toujours sans proportion avec le don qu’Il nous a fait de nous unir à Lui dans la liberté. Nous ne pouvons que rendre gloire à Dieu, comme le fit le lépreux que Jésus avait purifié et qui pouvait désormais ne plus vivre comme un exclu :  » Voyant qu’il était guéri, il revint sur ses pas, en glorifiant Dieu à pleine voix.  » (Luc 17, 16) Mais n’allons surtout pas nous imaginer que cette célébration de la gloire de Dieu serait comme un rendu en échange d’un donné ! Car Dieu, Celui qui donne, ne prend rien. Il attend et Il accueille l’émerveillement qui monte de notre cœur vers Lui. Telle est Sa façon de nous unir à Lui. Naaman disait à Elisée :  »  » Je t’en prie, accepte un présent de ton serviteur « . Mais Elisée répondit :  » Par la vie du Seigneur que je sers, je n’accepterai rien « . Naaman le pressa d’accepter, mais il refusa.  » (2 Rois, 5, 15-16) II ne nous reste plus qu’à proclamer que ce qui s’est fait une fois quelque part se renouvelle toujours et partout. Car c’est en tout lieu, à tout moment, que nous rencontrons le Dieu qui nous libère. Israël, lé Jourdain sont partout où nous irons: sur cette terre.  » Puisque c’est ainsi, permets que ton serviteur emporte de la terre de ce pays autant que deux mulets peuvent en transporter, car je ne veux plus offrir holocauste ni sacrifice à d’autres dieux qu’au Seigneur Dieu d’Israël.  » (2 Rois 5, 17)

Dimanche 21 octobre 2007 29e dimanche du temps ordinaire – Année C

« La foi sur la terre  » ( Sur Matthieu XVIII, 1-8 )

À quoi employons-nous le temps qui passe ? Non pas de quoi le remplissons-nous, mais quel usage faisons-nous de lui, quelles ressources pour vivre à jamais puisons-nous en lui ? Car il suffit de prendre le temps d’une certaine façon pour qu’il devienne source de vie. Il n’est que de prier toujours et de ne pas en être mal à l’aise. Autrement dit, tenir ferme sur la demande qui est portée par notre désir, et il n’en faut pas plus pour que nous apprenions, comme une bonne nouvelle, que justice nous est rendue. Tel est l’enseignement que Jésus donne aux siens. Mais, pour être reçu, pratiqué plutôt, un tel enseignement suppose ce qu’on nomme la foi : Mais le Fils de l’Homme, quand il viendra,-t-il la foi sur la terre ? Oui, il y a de la foi lorsque le temps, cette étoffe de nos vies, est inlassablement transformé en prière. Alors, en effet, nous faisonsence,longtemps, que Dieu lui-même ne veut pas nous rendre justice contre notre adversaire. Mais, à force de durer, cette même foi nous obtient ce que nous demandons. Eniférent que nous l’imaginions d’abord, le destinataire de notre prière ne joue pas avec le temps : il y va de lui-même et de sa sécurité, comme pour un juge qui ne veut pas qu’on lui cause du tracas ni qu’on aille jusqu’à lui pocher un oeil ! Dieu ne fera-t-il pas justice à ses élus, qui crient vers lui jour et nuit ? Est-ce qu’il les fait attendresre : sans tarder, il leur fera justice. Oui, mais, pour que Dieu nous apparaisse sous ce jour, encore faut-il de la foi sur la terre. Non pas que notre foi nous obtiennemérite la justice que Dieu nous accorde. Mais, assurément, c’est elle qui la reçoit, comme un heureux message.

Dimanche 25 octobre 1998 . 30ème dimanche du temps ordinaire – Année C

Dieu est plus humain que nous

Pour découvrir comment Dieu se conduit envers nous, il nous suffit de nous rappeler comment, trop souvent, nous agissons, les uns envers les autres, nous qui sommes des hommes.  » Le Seigneur est un juge qui ne fait pas de différence entre les hommes. Il ne défavorise pase, il écoute la prière de l’opprimé. Il ne méprise pas la supplication de l’orphelin, ni la plainte répétée de la veuve.  » (Ben Sirac, 35, 16-17). Il est remarquable que, pour nous dire entre nous les façons d’agir de Dieu envers nous, nous devions les distinguer de certains comportements qui se rencontrent parmi nous. Car Dieu n’a rien de commun avec notre injustice, avec l’inhumanité, qui règne si facilement dans nos rapports humains. Mais pourrons-nous vraiment continuer à croire en Dieu et nous satisfaire, sans plus, de ne pas Lui ressembler dans nos manières d’être et de faire les uns avec les autres ? Certainement pas. Reconnaissons donc devant Lui qui nous sommes :  » Le publicain, lui, se tenait à distance et n’osait même pas lever les yeux vers le ciel; mais il se frappait la poitrine, en disant :  » Mon Dieu, prends pitié du pécheur que je suis ! «  » (Luc 18, 13) Nous ne pouvons pas faire cet aveu du bout des lèvres. S’il vient du fond de nous–mêmes, il nous transformera. Nous n’avons rien à en craindre, tout à en espérer. Il ne nous écrasera pas. Il nous fera nous lever, comme si nous sortions de notre tombeau.  » Qui s’élève sera abaissé; qui s’abaisse sera élevé.  » (Luc 18, 14) Alors, humblement, mais avec courage et persévérance, nous marcherons, au milieu
de nos frères, sur les mêmes chemins que Dieu. Nous aussi, nous serons attentifs aux cris de ceux qui nous appellent. Nous travaillerons à décharger les autres de leur angoisse. Nous serons proches du cœur brisé, de l’esprit abattu (cf. Psaume 33) Et il y aura autre chose encore. Notre prière, elle aussi sera transformée. Puisque nous partagerons davantage les conduites mêmes de Dieu, nous ne douterons plus qu’Il nous écoute et nous visite, quand nous L’appelons. Devenue pauvre, notre prière sera confiante. Car la droiture de notre conduite envers les autres et l’assurance que Dieu répond à notre supplication, quand nous sommes victimes de l’injustice, se tiennent l’une l’autre et, en quelque sorte, coulent de la même source : de notre foi en la fidélité de Dieu à Son Alliance avec nous.  » La prière du pauvre traverse les nuées ; tant qu’elle n’a pas atteint son but, il demeure inconsolable. Il ne s’arrête pas avant que le Très-Haut ait jeté les yeux sur lui, prononcé en faveur des justes rendre justice.  » (Ben Sirac 35, 21).

Dimanche 28 octobre 2001 – année C 30e dimanche du temps ordinaire

 » Mon Dieu, prends pitié du pécheur que je suis !  »

 » Je jeûne deux fois par semaine et je verse le dixième de tout ce que je gagne.  » (Luc 18, 12) Nous sourions des gens qui se vantent. Nous devrions les plaindre, et nous plaindre nous-mêmes quand la chose nous arrive. Car les gens qui se vantent sont très malheureux. Il ne leur suffit pas de bien faire. Ils veulent se l’entendre dire. Aussi se le disent-ils à eux-mêmes sans cesse. Ils célèbrent eux-mêmes leurs propres vertus :  » Je ne suis pas comme les autres hommes : voleurs, injustes, adultères, ou encore comme ce publicain…  » (Ibid., v. 11). En vérité, les gens qui se vantent vivent dans la peur de n’être pas reconnus. Cette peur est tout à fait déplacée quand nous prions. Car nous n’avons pas besoin de nous faire valoir devant Dieu. Si, vraiment, nous sommes devant Lui, et non pas devant nous-mêmes, nous n’avons pas à craindre qu’Il ne reconnaisse pas qui nous sommes. Il le sait. Si nous pensons qu’Il ne nous reconnaît pas et que nous devons nous porter secours à nous-mêmes, c’est que nos n’avons pas confiance en Lui. Mais alors où est notre foi ? A tout prendre, il vaut mieux ne pas même parler de soi, surtout, ne pas parler de soi à soi-même, mais se tournerutre, vers Dieu, en osant Lui demander quelque chose qui va plus loin encore que la reconnaissance. Mieux vaut appeler Dieu au secours. Ainsi se joignent en nous une extrême défiance envers nous-mêmes et une audacieuse confiance en un Autre que nous. Nous en venons à Le supplier, et presque à Lui commander de nous sauver, en Lui parlant à l’impératif de la prière, comme si notre foi en Lui faisait de nous son maître !  » Mon Dieu, prends pitié du pécheur que je suis !  » (Ibid, v. 13) Nous avons raison, nous sommes devenus des justes (cf. vv. 9 et 14), nous déclare Jésus, quand la conscience de notre misère ne nous empêche pas de nous adresser à Dieu impérieusement – avec toute l’autorité de la foi ! – et, pourtant, sans la moindre suffisance, en publicains, non pas en pharisiens. Alors, en effet, nous croyons en Quelqu’un qui peut nous élever – et qui nous élève, qui ne se contente pas de nous regarder de haut.  » Qui s’abaisse soi-même sera élevé.  » (v. 14) Mais si nous imaginons être à la hauteur de Dieu, si nous avons pris Sa place, si nous étalons devant Lui notre propre excellence et nos mérites, ce Dieu, dont nous prononçons le nom, est-il encore présent à notre prière ? Croyons-nous vraiment en Lui si nous dressons entre Lui et nous le mur de notre satisfaction ? Heureusement pour nous, si nous en venions là, Il peut encore nous faire descendre, nous mettre à la place qu’avait prise le publicain. Rassurons-nous ; nous n’y resterons pas !  » Le Seigneur entend ceux qui L’appellent : de toutes leurs angoisses, Il les délivre. Il est proche du cœur brisé, Il sauve l’esprit abattu.  » (Psaume 33, 18-19)

Dimanche 1er novembre 1998 Tous les Saints – Année C

« Voyez comme il est grand, l’amour…  »

 » Voyez comme il est grand, l’amour dont le Père vous a aimés….  » (1 Jn 3,1) Mais comment verrions-nous cet amour avec nos yeux de chair? En effet,  » dès maintenant nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons ne paraît pas encore clairement.  » (Ibid., v. 2). Des enfants ne peuvent pas voir les adultes qu’ils seront. Mais leur présent est gros d’un avenir. Si notre regard ne perçoit pas ce qui sera, notre espérance l’accueille déjà. C’est elle que nous affirmons dans la sérénité ou, peut-être dans l’inquiétude. Mais qu’importe notre état d’âme, puisque, dès maintenant, cette espérance est l’aurore en nous du jour que nous attendons ! Alors,  » lorsque le Fils de Dieu paraîtra, nous serons semblables à Lui, parce que nous le verrons tel qu’Il est.  » (Ibid., v. 2) En tout cas, si nous ne voyons pas l’état qui sera le nôtre, nous vivons déjà en ce monde de la présence de l’amour qui nous emporte vers la rencontre inimaginable, qui nous transformera. Des signes nous en sont donnés tout au long du temps qui continue. – Ces signes infaillibles, c’est la pauvreté de notre cœur. C’est la douceur, dont nous sommes trop avares, mais qui abonde autour de nous, malgré la dureté de tant d’entre nous. Si nous savions la discerner et l’aimer ! C’est la faim et la soif d’une justice que trop souvent nous bafouons. C’est la miséricorde, la pureté de notre engage ment à faire la paix (cf. Mt 5, 1-12). Nous avons beau dire et beau faire. Même si nous sommes rétifs à mettre nos pas sur cette route, ouverte et consacrée par le Fils de Dieu, qui d’entre nous oserait dire qu’il s’y refuse vraiment ? Notre foi, au plus secret de nous-mêmes, nous assure que la voie du bonheur passe par là. Qui n’a pas déjà envié les Saints, ceux qui nous ont précédés sur cette voie et ceux qui, aujourd’hui encore, y avancent ? Folie que cette foi et cette espérance, en l’amour dont il nous est déjà donné de vivre ? Oui, sans doute, mais non pas mensonge. Ne soyons donc pas déconcertés si le doute, parfois, nous envahit ou si notre foi étonne.  » Le monde ne peut pas nous connaître, puisqu’il n’a pas découvert Dieu.  » (l Jn 3, 1) Une chose est sûre : le Père a voulu  » que nous soyons appelés enfants de Dieu, et nous le sommes.  » (Ibid., v.1). Telle est notre condition ! Nous la proclamons joyeusement, jusque dans la détresse.  » Réjouissez-vous, soyez dan. l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux !  » (Mt 5, 12) Et cette condition d’enfants de Dieu, nous n’allons pas penser qu’elle nous serait réservée. Dès à présent, dans la nuit de ce monde, nous reconnaissons que l’amour de Dieu n’est confisqué par personne, qu’il ignore toutes le frontières que nous pourrions lui imposer. Cet amour est si grand qu’il est toujours à l’étroit dans notre cœur.  » J’ai vu une foule immense, que nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, races, peuples et langues. Ils se tenaient debout devant le Trône et devant l’ Agneau, en vêtements blancs, avec des palmes à la main. Et ils proclamaient d’une voix forte : `Le salut est donné par notre Dieu, Lui qui siège sur le Trône, et par l’Agneau. ‘  » (Apoc 7, 10)

Dimanche 11 novembre 2001 – année C 32e dimanche du temps ordinaire

 » Il n’est pas un Dieu de morts, mais de vivants.  »

Nous avons beau courir après la vie. La mort nous rattrape toujours. En définitive, c’est elle qui gagne. Nous ressemblons à ces hommes qui avaient épousé successivement la femme de leur frère défunt, pour lui donner un enfant. Mais rien n’y fit.  » Les sept moururent de même, sans laisser d’enfants après eux. Finalement la femme aussi mourut.  » (Luc 20, 30). Alors, ne sommes-nous en ce monde que pour nous essouffler à poursuivre la vie, mais en vain, puisque la mort va plus vite que nous ? Non. Nous sommes en ce monde pour vivre, et pour vivre à jamais. Déjà, même lorsque la mort gagne sur la vie, nous vivons pour toujours. Il suffit pour cela que nous disions du Seigneur qu’Il est  » le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob.  » (Ibid., v. 37). Oui, dire cela, mais ce qui s’appelle dire, non pas prononcer ces mots du bout des lèvres ou en les récitant comme on fait pour une formule magique, sans nous engager dans la parole que nous proférons. Bref, si nous en croyons Jésus, c’est faire ce que fit Moïse lui-même. Mais qu’a donc fait Moïse de si singulier ? Moïse s’est adressé au Seigneur en se recommandant d’Abraham, d’Isaac et de Jacob comme si ces personnages, qui étaient ses ancêtres, étaient encore des vivants. Or, ce qui les rendait effectivement vivants, alors que pourtant ils étaient bien morts, c’est que, comme lui, Moïse, ils s’étaient adressé en leur temps au Seigneur avec foi. Moïse, l’homme de la Loi, est aussi un homme de foi. Il a été placé devant le Buisson qui brûlait sans se consumer (cf. Exode 3, 1-6). Car, commente Jésus, le Seigneur,  » n’est pas un Dieu de morts, mais de vivants : tous en effet vivent pour Lui.  » (Ibid. v. 38). Comprenons que pour le Seigneur, auquel nous croyons, il n’y a pas de morts ! Il n’y a des morts que pour nous, quand nous ne croyons pas, quand nous prononçons le nom du Seigneur sans nous confier vraiment en Lui. Croyons donc en Dieu, comme Abraham, comme Isaac, comme Jacob, comme Moïse, vivons de croire en Lui, et nous ne serons plus à courir après la vie, nous aurons rattrapé la mort !

Dimanche-15 novembre 1998 33° dimanche du temps ordinaire – Année C

La destruction du monde n’est pas la fin du monde

« Ce que vous contemplez, des jours viendront où il n’en restera pas pierre sur pierre: tout sera détruit » (Lc 21, 5). Nous sommes toujours étonnés, et même scandalisés, de voir détruit ce qui suscitait notre admiration. Si seulement n’étaient réduits en cendre que des monuments ! Notre émotion est plus grande encore, et notre souffrance aussi, lorsque des populations entières sont anéanties:  » II y aura de grands tremblements de terre, et çà et là des épidémies de peste et des famines; des faits terrifiants surviendront, et de grands signes dans le ciel.  » (Ibid. 11) Mais c’est l’acharnement des hommes à se tuer les uns les autres qui soulève notre indignation la plus forte:  » On se dressera nations contre nations, royaumes contre royaumes  » (Ibid. 11). Et nous savons bien que tout cela n’arrive pas qu’aux autres. La menace et la présence de la violence n’épargnent personne. D’ailleurs pourquoi y échapperions-nous ?  » On portera la main sur vous et on vous persécutera ; on vous livrera aux synagogues, on vous jettera en prison, on vous fera comparaître devant des rois et des gouverneurs…  » (Ibid. 12). Nous cherchons une explication à la mort qui se répand partout. Et nous n’en trouvons pas. Nous restons seuls avec notre peur, seuls entre nous, parce que cette peur, nous la partageons avec tous les habitants de ce monde. Aussi sommes-nous très surpris d’entendre Jésus nous déclarer:  » Quand vous entendrez parler de guerres et de soulèvements, ne vous effrayez pas : il faut que cela arrive d’abord, mais ce ne sera pas tout de suite la fin  » (Ibid. 9). En écoutant ces paroles, nous sommes saisis par un autre étonnement. Il naît, celui-ci, de notre foi. Nous n’en revenons pas de devoir abandonner toute peur. Que se passe-t-il donc, dans le monde et en nous-mêmes, si la destruction de tout n’est pas la fin de tout ? Nous apprenons, craintifs encore mais déjà confiants, que le Nom que nous invoquons est plus fort que tout:  » Pour vous qui craignez mon Nom, le soleil de justice se lèvera : il apportera la guérison dans son rayonnement  » (Malachie 3, 20a). Ainsi, au milieu de tous nos frères, nous sommes devenus, malgré la fragilité que nous avons en commun avec eux tous, les témoins d’une espérance invincible. Elle est sur nos lèvres et dans notre cœur, plus puissante, presque malgré nous, que notre effroi devant tant de désastres : « Mettez-vous dans la tête que vous n’avez pas à vous soucier de votre défense. Moi-même je vous inspirerai un langage et une sagesse à laquelle tous vos adversaires ne pourront opposer ni résistance ni contradiction  » (Lc 21, 14-15). Alors, avec plus d’insistance encore, nous demandons de nouveau:  » Mais que s’est-il donc passé? ». Le Nom de Jésus est devenu le nôtre. Comme Jésus, le Messie, et avec Lui, dans notre foi, notre espérance et notre amour, quand nous succombons, nous sommes relevés:  » Vous serez livrés même par vos parents, vos frères, votre famille et vos amis, et ils feront mettre à mort certains d’entre vous. Vous serez détestés de tous, à cause de mon Nom. Mais pas un cheveu de vote tête ne sera perdu. C’est par votre persévérance que vous obtiendrez la vie.  » (Ibid, 17, 19). Nous n’en revenons toujours pas. Toutefois, maintenant, ce n’est plus la frayeur qui nous envahit, mais l’émerveillement (oui, nous devons oser ce mot !) et nous allons jusqu’à chanter : Que résonnent la mer et sa richesse, le monde et tous ses habitants ; que les fleuves battent des mains, que les montagnes chantent leur joie. Acclamez le Seigneur, car Il vient pour gouverner la terre, pour gouverner le monde avec justice, et les peuples avec droiture (Psaume 97, 7-9) Tel est le message que nous accueillons et que nous faisons passer à tous, avec humilité et joyeuse espérance.

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