Où sont les degrés que je gravis ?

Ma parole,même si elle n’est qu’un cri de détresse, s’adresse à IHVH, à l’Autre, et je reçois de Lui une réponse.

Vers IHVH dans ma détresse
Je crie et Il me répond.


Tout à l’opposé, j’ai beau m’exprimer en paroles articulées cette fois, j’ai beau être parmi des étrangers la paix même, j’y suis attaqué comme un ennemi. Car ils sont pour la guerre.

Malheur à moi parce que je suis résident en Mesheq,
Je séjourne avec les tentes de Qédar.
Mon âme, elle, a trop séjourné
Avec qui déteste la paix.
Moi, la paix,
Mais quand je parle,
Eux, pour la guerre.


D’où vient ce contraste entre un appel à IHVH, à l’Autre, qui se poursuit en un entretien et, d’autre part, la violence que des étrangers m’adressent en guise de réponse à mes paroles ? N’y aurait-il pas, à l’origine de la guerre, une perversion de la parole elle-même ? Parler en mentant, en trompant, introduirait entre nous de la violence. Je suis dominé par quiconque me parle au mépris de la vérité. Qui m’abuse abuse de moi.

Ainsi IHVH, l’Autre, apparaît-il comme le garant d’une vie commune selon la droiture et la paix. Il est à l’œuvre dans une telle vie pour clouer de ses traits, pour consumer par le feu ceux dont la parole n’est pas franche. Par là il attaque la guerre à sa racine même. Quant à moi, je suis sans force aucune pour triompher des assauts qui me sont livrés. Je ne peux que Le supplier, par des paroles dans lesquelles je m’engage tout entier, de me délivrer du mensonge et de la tromperie.

IHVH, arrache mon âme de la lèvre de mensonge,
De la langue de tromperie.
Que te donnera-t-Il et que t’ajoutera-t-Il,
Langue de tromperie
Flèches pointues du héros.
Avec braises de genêts.


Adresser de telles paroles à IHVH, à l’Autre, n’est-ce pas, d’une certaine façon, me placer humblement à Sa hauteur, accéder jusqu’à Lui, répondre à mon tour à ce que je nomme, maladroitement sans doute, Sa réponse, m’accorder à Lui comme Il S’accorde à moi, sans pourtant quitter le niveau où je suis ? D’ailleurs, comment le pourrais-je ? C’est ma façon de chanter un Cantique des degrés !


A première vue, rien ne semble commun au mensonge et à la guerre. D’un côté, une parole, de l’autre, un certain comportement, qui se manifeste en des effets physiques. Mais dans le mensonge comme dans la guerre ne pouvons-nous pas discerner les résultats d’une même scission violente ?

Le mensonge est une parole dans laquelle quelque chose comme un coin a été introduit. Il nous sépare de la vérité et de celui, de tous ceux auxquels nous prétendons nous unir en parlant. Quant à la guerre, au lieu de nous rassembler les uns avec les autres dans la paix, elle nous oppose entre nous. Si elle ménage des rencontres, c’est pour exterminer ceux dont nous partageons le séjour sur la terre.

Les assauts de la guerre sont donc, dans l’ordre physique, l’analogue de la tromperie qui se glisse dans la parole entre nous et le monde, entre nous et les autres. Si l’on veut bien les rapprocher l’un de l’autre, on s’aperçoit que le mensonge et la guerre s’échangent leur caractéristique propre. Le mensonge devient une agression, il attaque et détruit non pas la personne de mon interlocuteur ou moi-même mais le lien qui nous unissait ensemble dans la vérité et la sincérité. La guerre, elle, devient un message, elle parle, elle exprime un déni de l’existence de l’adversaire. Ainsi le mensonge est-il destructeur et la guerre prétend-elle réduire à rien notre aptitude à nous entretenir paisiblement.

Par contraste avec la transformation en violence de nos paroles et de nos comportements, IHVH, l’Autre, ne laisse pas ma parole en l’air, quand je suis dans la détresse. Il répond, mais en écoutant ou par Sa présence, à laquelle je crois, non en disant quelque chose à son tour. Mon cri ne reste pas à vide. Il n’en faut pas davantage. De ce fait je peux Lui demander d’attaquer la guerre à sa racine même, qui est le mensonge et la tromperie. Sans doute, Lui aussi, détruira-t-Il alors mais Il ne détruira que ce qui, sans Son intervention, détruirait.

Quant à moi, tout seul, sans Lui, puis-je supprimer le mensonge et la tromperie, ces fauteurs de guerre ? Il ne semble pas. Je ne peux que me tourner vers IHVH, vers l’Autre, pour Le prier de m’en débarrasser dans les autres et, pourquoi pas ? en moi. Car je ne peux, sans mentir à mon tour, réduire ces autres à n’être que des individus qui me feraient face. Je peux être moi-même de ces autres trompeurs et belliqueux ! En tout cas, j’en viens ainsi à penser que le mensonge, la tromperie et la guerre ont une grandeur, une grandeur sacrée, qui me dépasse. IHVH, l’Autre, est seul capable de les affronter et d’en triompher. Je ne suis pas à la hauteur du mal pour le supprimer. Cantique des degrés, encore !


Que m’arrive-t-il quand je fais miennes les paroles de ce cantique ? En quoi ma condition est-elle changée ? A quoi puis-je reconnaître que IHVH, l’Autre, répond à mon cri ? En quoi consiste ce que je nomme Sa réponse ? Répond-il en mettant un terme à mon état de détresse ?

La dure expérience que je fais de mon séjour dans un environnement de perfidie et de violence n’est pas supprimée. Après le chant du cantique elle reste la même qu’elle était avant. Il n’y a pas de différence qui vienne scander le temps, y marquer un moment de paix et de vérité qui serait distinct d’un moment de guerre et de mensonge. Tout est contemporain. Tout s’empile en un même moment du temps comme des sédiments qui s’ajoutent les uns aux autres.

Alors, en quoi ai-je monté ? Où sont les degrés que je gravis ?

A vrai dire, je ne peux pas chanter ce cantique sans qu’il m’affecte dans mon être même et que je devienne autre. En effet, si j’en assimile les mots et les phrases ou, plutôt, si je m’assimile à eux, si je me change en eux, si je les dis en les devenant – et pourquoi la parole n’aurait-elle pas le pouvoir performatif de me faire devenir ce que je dis ? -, alors ma réalité n’est plus la même. Sans cesser de souffrir de la lèvre de mensonge, de la langue de tromperie, j’aborde, dès maintenant, au rivage de la paix et j’y demeure. J’ai atteint à ce sommet ou, comme on voudra, à cette profondeur.

Etrange situation, assurément, que la mienne. Je bouge, tout en étant maintenu sous un poids qui ne cesse de m’écraser. J’avance cependant, je progresse, tout en restant là même où je réside, en Mesheq, à Qédar, c’est-à-dire à l’étranger, en pays hostile.

Ainsi se produit une altération réelle de moi-même, de mon âme, sans nulle translation effective dans l’espace. Cette altération ne serait-elle pas comme l’effet du nom de IHVH, de l’Autre ? Non un effet magique; comme si ce nom était un talisman, une formule qu’il suffit de prononcer avec les lèvres pour que tout change. Ce nom de IHVH est l’indice d’une foi. Et cette foi elle-même n’est que la réponse que IHVH me donne quand dans ma détresse je crie vers Lui. Mais s’agit-il alors vraiment d’une réponse ? C’est une parole, à coup sûr, la parole de l’Autre, entendue dans mon cri. C’est plutôt donc un accompagnement ou, mieux encore, une alliance qui, dans l’épreuve, m’assure.

Clamart, le 26 novembre 2004
Guy LAFON

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