Sur Mt 19, 23-30

Laissons-nous instruire par l’extrême lucidité des disciples.

Jésus vient de déclarer que tout riche, quel qu’il soit, ne peut s’appuyer sur les ressources qu’il possède pour prétendre accéder à une autre vie que celle-là même que lui procure sa richesse. Or, d’emblée, les disciples comprennent qu’en parlant ainsi Jésus ne vise pas seulement un groupe particulier, une classe sociale. Ils estiment que c’est de tout homme qu’il s’agit ! En entendant cela, les disciples étaient frappés d’une profonde stupeur, et ils disaient :  » Qui donc peut être sauvé ? « 

Si faibles, si démunis que nous soyons, tous tant que nous sommes, nous serions donc, d’une certaine façon, des puissants en attente d’autre chose que notre puissance et incapables cependant d’y atteindre. Voilà de quoi nous surprendre. Car, enfin, il nous arrive d’être satisfaits de ce que nous sommes. Serions-nous donc tous, indifféremment, consciemment ou à notre insu, des handicapés du bonheur ?

Tel n’est pas, à vrai dire, le message que Jésus adresse à tous ceux qui se mettent à son école. Ses disciples, en effet, si pénétrants qu’ils soient, n’ont compris leur maître qu’à demi.

Oui, personne n’est assez puissant pour s’assurer du bonheur, alors que tous le recherchent. Nous avons donc tous besoin d’être sauvés. Sur ce point les disciples ne se sont pas trompés. Mais ils s’égareraient s’ils estimaient que nous ne pouvons pas, dès à présent, entrer dans le Royaume des Cieux, dans le Royaume de Dieu.

Il faut et il suffit, pour cela, que nous croyions qu’un Autre que nous, Dieu Lui-même, peut faire et fait ce que nous ne pouvons pas. Car tel est bien l’ouvrage de Dieu en nous. Aux hommes c’est impossible, mais à Dieu tout est possible.

Personne donc n’est capable de se donner à soi-même le bonheur, tous nous avons besoin d’être sauvés, mais personne n’est voué au malheur, et pas même ceux qui, disposant de toute sorte de moyens, ne se soucient manifestement pas d’être sauvés.

Mais il y a bien une différence entre nous. Elle demeure, même si elle se modifie au gré des circonstances, tout au long de notre vie.

Il y a ceux qui s’imaginent capables de se rendre heureux eux-mêmes, et il y a les autres. Ces derniers ne s’imaginent rien du tout. Ils savent, non pas théoriquement mais pour en faire l’épreuve jour après jour, que le bonheur est toujours un don que l’on reçoit d’un autre que soi-même. Aussi, sur la base de cette expérience d’humanité commune, ils se réjouissent d’apprendre qu’un Tout-Autre qu’eux, Dieu en personne, peut déjà les rendre participants d’un autre royaume que celui que nous pouvons nous construire. Bien plus encore, ils reconnaissent que ce Dieu est à l’œuvre non pas au-delà de notre puissance mais, déjà, à l’intérieur même de toutes nos infirmités, jusque dans les défaillances de notre force.

Guy LAFON

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