Le toucher sauve

Sur Marc VI, 53-56

Et, avant traversé, il vint au contact de la terre à Gennésaret et ils furent mis à l’amarre.

Les acteurs de l’événement ne sont pas désignés par un nom. Dire ce qui arrive, ce qu’ils font, paraît plus important que de dire qui ils sont.

Ils ont traversé. Ils ont donc quitté un lieu pour un autre en franchissant la distance qui les séparait. Une fois ta traversée terminée, la distance est supprimée. Ils sont alors entrés en contact avec un autre point de l’espace, ils ont atteint la terre en un site nommé Gennésaret. Du fait de l’amarre, eux-mêmes, ou plutôt leur bateau, sont comme fixés au littoral.

Et, eux étant venus hors du bateau, aussitôt, (des gens), l’ayant reconnu, parcoururent toute cette région et commencèrent à transporter sur des grabats ceux qui avaient mal, partout où ils entendaient dire qu’il était.

Le mouvement, commencé avec la traversée, ne s’achève pas avec l’accostage. Il se prolonge en la personne de ceux qui, venus hors du bateau, mettent le pied sur le sol. L’un d’eux, aussitôt, est comme saisi par d’autres, non pas physiquement mais mentalement par la reconnaissance qu’ils font de lui. Ils sont comme investis au-dedans d’eux-mêmes par sa présence sur !es lieux. Du coup, lis se mettent â circuler çà et là dans toute cette région. Avec leur aide ceux qui ne peuvent pas se mouvoir eux-mêmes sont, eux aussi, mis en mouvement, portés sur des grabats. Quant à la direction que prend ce mouvement, elle est changeante mais elle n’est pas incertaine. Un même principe en décide. Si divers qu’ils soient, les déplacements sont tous déterminés en fonction de l’endroit où, dit-on, se trouve celui qui avait été reconnu. Car celui-ci bouge sans cesse et l’opinion est occupée de ses propres déplacements. Ainsi le mouvement n’est plus seulement comme un tracé dans l’espace ni même comme une pensée continue dans les esprits. Il est dans les paroles qu’on prononce et qu’on entend, il habite l’entretien de la société.

Et, partout où il pénétrait, dans les villages ou dans les villes ou dans les champs, ils déposaient sur les places ceux qui étaient sans force et ils le priaient instamment pour qu’ils touchent ne fût-ce que la frange de son manteau. Et tous ceux qui le touchèrent étaient sauvés.

La région tout entière n’est plus caractérisée par les repères fixes établis par la nature ou par l’histoire. Tout lieu, quel qu’il soit, est susceptible de devenir un lieu de rencontre entre ceux qui sont sans force et lui, celui qui a été reconnu et dont on propage les allées et venues. L’espace s’organise en fonction de sa présence. Il est tenu pour le foyer régénérateur de toute faiblesse, où qu’il soit, dans des villages ou dans des villes ou dans des champs. Là où il est, il devient un centre, telles ces places qui partout, même là où manque toute construction, oui, même dans les champs, ordonnent l’espace autour d’elles. Et quand il est rejoint par ceux qui le poursuivent, le mouvement se transforme encore, mais en prière cette fois. Il se spiritualise.

L’ultime approche, en effet, consiste en la demande d’un contact, si médiat, si rapide soit-il. Ils le priaient instamment pour qu’ils touchent ne fût-ce que la frange de son manteau. Et, de fait, quand le mouvement s’est achevé par un tel contact, l’infirmité a disparu, une force a été communiquée.

En définitive, qu’est-ce donc qui manquait? Le contact. De quoi celui-ci guérit-il ? De la douleur de son absence. Mais quand il est là, il fait qu’on ne cherche plus rien au-delà. Toucher est à lui-même sa propre fin, le toucher est moyen et résultat, il est le remède et la santé.

De là à penser que notre maladie consiste en notre isolement, il n’y a pas loin. Or, pour notre bonheur, nous sommes dans un monde, sur une terre, où nous pouvons exercer notre toucher pour cesser d’avoir mal, d’être sans force et, par-dessus tout, positivement, pour aller bien. Mais encore faut-il que nous soyons conduits et appliqués, pour ainsi dire, à l’endroit même où quelqu’un sera pour nous à la fois guérison et bien-être.

Est-ce que croire ne serait pas comme toucher ?

Croire, comme toucher, sauve. Comme le toucher, la foi supprime l’absence et la désolation qui va avec mais, surtout, elle donne la présence et sa consolation. Cependant, le toucher, pas plus que la foi n’est un état: c’est un acte. Il ne s’agit pas de rapprocher deux objets qui seraient naturellement adhérents l’un à l’autre, soudés comme les pièces d’une machine. Le toucher, comme la foi, a une histoire. Il arrive. Il est un événement. Rien ne destine un bateau, quand il a appareillé, à jeter l’ancre ici plutôt que là. Il s’arrête, certes, mais aussi bien en tel port qu’en tel autre. En outre, le toucher qui sauve est toujours à la portée de la main. La rencontre peut se faire partout. Mais encore faut-il tendre la main, se rendre docile aux déplacements de celui qu’on touchera, le poursuivre partout où l’on entend dire qu’il est et, quand se produit le contact, accepter qu’il soit léger, comme lorsqu’on effleure un vêtement d’un geste bref, sans appuyer. Il n’en faut pas davantage pour être guéri, pour jouir de ce bien qu’est la santé. Dés que l’on a touché, si faiblement que ce soit, tout est gagné. L’intensité ne fait rien à l’affaire. Il y aurait de l’impudeur à la rechercher et, bien plus, nous perdrions la liberté qu’il nous apporte à pousser le contact jusqu’à son paroxysme. Pourquoi, en l’exagérant, risquer la confusion et la perte de notre identité ? Le toucher, à vrai dire, comme la foi, ignore le plus et le moins. Il est ou il n’est pas et, dès qu’il existe, il est entier.

Clamart, le 17 février 2005

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